dimanche 27 août 2023

Un été sur la Terre 3

 



XL-Un été sur la Terre




Même pas de quoi

Même pas de quoi mouiller la chaussée

Arrêter le trafic

Le véhicule qui chaque nuit

Tourne en hurlant 

De toute la puissance de son moteur

Même pas de quoi

Décroiser les volets

Pour accueillir le gris

D’un ciel d’été hésitant


Même pas de quoi

Même pas mal

Même pas


Bien que

Même pas mal

Serait faux dire


Car sauf à m’en extraire

Il y a douleur de vivre

Lorsque l’Autre avec un grand A

Semble si difficile à comprendre


Mais peut-être

Est-ce miroir de mon âme tourmentée

Que l’Autre avec un grand A

Tend devant mon regard

Comme piège à mouche

Pour mes pensées en désordre


Même pas de quoi

Même pas mal

Même pas


Cependant s’étonner

De vivre un jour de plus

D’un été sur la Terre

Blotti en multiples indifférences


*


Je redécouvre Apollinaire.

Me délecte en ses alcools de mots.

Je sors de poèmes battus.

Lis avec plaisir les zones laissées dans la marge de la célébrité.

Etrange goût qui signe l’emprise : les poèmes que l’on me fit apprendre et réciter sont d’un formalisme profondément ennuyeux.

La « norme » est à l’unisson des petits esprits qui ne sèment qu’indigence où l’on devrait trouver les ferments créatifs de la révolte.


Un été sur la Terre : dans la torpeur orageuse les livres succèdent aux livres.

Leur compagnie est bien plus aimable que toutes les autres.


*


Parfois je voudrais savoir

Pirater les vies 

M’en approprier les codes

Avoir le choix 

Changer de vie 

Comme on change d’amour


Parfois je voudrais hisser

Le drapeau noir à tête de mort

Partir à la recherche d’une île

Où viendraient s’échouer

Par les feux de nuit sur la rive

Toutes les richesses

Que je laisserais aux requins


Je piraterai la beauté

Hacker invétéré des amours à la dérive

Je serai le plus redouté des corsaires

Errant entre deux eaux

Entre deux rives

Libérant de la gangue convenue

Toutes les folies de la création


*


Toutes ces vies qui se juxtaposent

Sans jamais se rencontrer

Chacun y allant de ses petites gloires

Déposant au vu de tous ses ultimes conquêtes

Vitupérant ici contre les incivilités des uns

Les inconséquences des autres


Toutes ces vies sous auto-surveillance

Qui savent au bon moment dégainer la capote

Pour se protéger de l’autre et de ses fougueux désirs

Toutes ces vies d’un été sur Terre

Qui se montrent en maillot de bain

Rayonnantes d’un bonheur vite évanoui


Étrange puzzle sous mes yeux ahuris

Dans mon esprit nostalgique d’un autre temps

Où la vie allait de son pas sans détours

Libre de s’habiller ou pas sans regard courroucé

Libre d’embrasser d’étreindre sans peur au ventre 

D’avoir commis l’acte irréparable d’un outrage

Aux normes d’un temps sans qualités


Chacun pose sa petite vie

S’imaginant atteindre le hors commun

Tellement hors commun

Que c’en est naufrage

Pour notre humanité commune



Xavier Lainé

3 août 2023


samedi 26 août 2023

Un été sur la Terre 2

 



XL-Un été sur la Terre



Un été sur Terre, et la nuit qui s’étend.

Puis écrire, une fois les soleil envolé.

Lire aussi.

Lire !


Lentement la ville s’éveille.

Sans conversations.

Juste le charroi des premiers véhicules.

Premiers d’une série qui ne s’arrêtera qu’au crépuscule.

Un été sur Terre, et quel été !


Soumis vont les véhicules sans pitié.

Les moineaux ce matin se taisent.

Entre deux passages motorisé, le silence gagne.

Pergolese en douces voix s’élève.

Un fragment de beauté pour accueillir le jour.

Je resterais blotti là, entre deux livres, écoutant le Stabat mater dolorosa, si ne m’étais engagé à.

Ne m’étais engagé à vivre une journée de plus sur Terre estivale, mais sans estive.


Un été sur Terre, et la nuit dispersée…


*


Un matin d’été sur Terre, un étrange silence pèse sur les épaules du quartier.

Se lever, ne pas regarder dehors, ne pas.

Se lever, ne pas écouter la radio, ne pas.

Ouvrir téléphone portable : y découvrir une avalanche de messages non lus.

À croire que certains n’ont que ça à faire, à penser : communiquer les articles lus, les pensées qu’ils évoquent.

MAIS VIVRE ?


Me diront la même chose : tandis que tu écris, que tu laisse tes doigts errer sur le clavier : VIVRE ?

Ce serait quoi, vivre sur Terre, un beau jour d’été ?


*


Un été sur Terre, marcher sur le bord d’une route, goûter la fraîcheur du matin, l’odeur des herbes après la rosée, l’ombre des chênes…


Un été sur Terre, dans l’ombre, me laisser emporter par présences amicales, à l’écoute d’un menu de mouvements longuement cuisiné.


Un été sur Terre, ressortir sous un soleil ardent, déguster un monde vide, dans les crissements de criquets.


Un été sur Terre, VIVRE !



Xavier Lainé

2 août 2023


vendredi 25 août 2023

Un été sur la Terre 1

 



XL-Un été sur la Terre


Le noir encore domine, la nuit gagne en importance.

Le sommeil me fuit.

Les heures tournent au cadran d’un réveil qui darde dans la nuit ses lettres rouges.

C’est un jour d’été sur la Terre.

Dans la nuit une voiture passe à vive allure, dans un grand hurlement de moteur.

Elle passe une première fois, puis une deuxième, puis une troisième, histoire d’être bien certaine d’avoir allégé mon sommeil.

C’est une nuit, une fin de nuit d’été sur la Terre.

Les humains pour la plupart, dorment.

Il semble qu’ils ne dorment pas que la nuit.

Les premiers rayons de l’aube pointent derrière les frondaisons.

Prémisses d’automne : le marronnier d’en face dresse sa chevelure ardente.

Un grand calme s’établit dont les moineaux profitent pour composer leur symphonie d’amour.

Il est temps de sortir de mon jus.

Il est temps de tenter de ne rien oublier des tâches à accomplir, tandis que d’autres « vacancent ».

J’aimerais parfois pouvoir « vacancer », moi aussi, mais c’est rare.

Je fais partie de ces travailleurs de l’ombre, collés au rocher d’un devoir auquel ils se soumettent volontairement (ou pas — plus souvent par nécessité).

C’est un jour d’été sur la Terre.

U2 dans l’ordinateur, les mots ne se bousculent pas : ce n’est pas encore l’heure de pointe.


*


Une beauté éphémère sème à tous vents des baisers délicieux.

L’été en est tout attendri.

Le ciel se charge de maigres brumes.

Sur France Culture, on s’étend sur la ruine de Casino, comme si c’était notre préoccupation.

Un été sur Terre, voici qu’éclatent les scandales.

Sur un ton admiratif, « on parle de six milliards d’euros ».

Mais pas un mot pour ceux qui gagnent si peu pour tenir porte ouverte.

Pas un mot.

L’homme qui parle vante les mérites des « lois de la finance ».

Tout est d’abord problème financier avant d’être social.


*


UN ÉTÉ SUR TERRE

UN ÉTÉ SUR TERRE


LA SOIF

LA FAIM

LA FIN

?


UN ÉTÉ  SUR TERRE

ON Y PARLE

ON Y PARLE

DE TOUT ET DE RIEN

DE SOI SURTOUT


MAIS DE RIEN

JE VOUS EN PRIE

DE RIEN


*


Je vais.

Je ne sais comment je vais mais je vais.

Dès potron-minet me voici avec ce sentiment de profonde fatigue.

Mes yeux et mes pensées voguent à la surface.

Rien qui accroche qui relèverait le défi de la passion.

Juste un peu de passion pour ne pas sombrer.

Pour ne pas sombrer dans ce puits.


J’attends sur la margelle comme dans la marge du monde.

J’attends sans rien attendre.

J’ai appris.


J’ai appris que rien ne vient à qui trop attend.

Il faut être prédateur en ce monde

À défaut c’est naufrage assuré.

Il faut avancer dans les lumières, savoir jouer un rôle, même s’il sonne faux, jouer.


C’était sans doute un tort de croire qu’il serait possible, en une seule vie, de vivre l’infinie liberté de la joie.

Quand on retombe de ce rêve, aucun filet ne vous accueille sinon les rires goguenards de ceux qui eurent les codes d’accès.

De ceux qui peuvent, péremptoires et forts de leur « statut social », regarder de haut les autres, les pauvres riens ignorants de tout.


J’ai appris à vivre dans l’ardeur d’un été, sur une Terre de plus en plus dévastée.

Je lis le journal. 

Je tente de rester à la surface sans me noyer.

Je me noie quand même dans les sables mouvants d’un sytème qui ne sait que détruire.


*


Vivre un été sur la Terre.

Plonger sans respirer dans un temps de course sans fin.


Que sais-je de la vie ?


Sinon qu’elle s’infiltre par les pores de ma peau, parfois dessèche l’âme et meurtrit le coeur le plus endurci ?


Je sillonne la ville.

Boulanger fermé, cafés fermés.

C’est un été en Terre de « vacances ».


*


C’est l’été.

Dehors.

C’est l’été.

Ça n’arrête en rien le trafic.

Au contraire.

Ça circule toujours plus.


Les rendez-vous se succèdent.

Mes mains hésitent.

Les maux d’été ressemblent comme deux gouttes d’eau (que j’aimerais bien voir tomber) aux maux des autres saisons.


Un rendez-vous.

Deux rendez-vous.

Trois rendez-vous.

Mon quatrième attend.

Le cinquième est à venir.

La charade sera pour le sixième : de quoi souffrez-vous dans la vie ?


*


Vingt et une heure quarante

Une journée sur Terre

Une journée d’été

Se termine


Hagarde


Xavier Lainé

1er août 2023