dimanche 5 mars 2023

Filigranes 111

 




" Que pouvons-nous savoir de ce qui est humain ? Nous sommes dedans ; il faudrait, pour voir, n’être pas humain. Mais voir n’a pas de sens, c’est une notion-leurre puisque nous sommes seuls créateurs de ce que nous croyons voir." 

Jean Dubuffet & Valère Novarina, Personne n'est à l'intérieur de rien, éditions L’Atelier contemporain, 2014


C'est d'une citation de Jean Dubuffet que le travail du collectif Filigranes s'inspire, visant à promouvoir les "hommes du commun à l'ouvrage".

Hommes du commun qui, au fil des ans et des parutions font oeuvre, jaillissement.


Je lis, comme si je n'y écrivais pas.

Je lis mes propres mots en résonance avec les mots des autres.

Je les découvre bien plus riches de s'être nichés parmi les autres.

Seuls ils ne donneraient pas la même musique.


Dans un temps où chacun cherche sa petite gloire passagère, avec nom sur une couverture et articles de presse (si possible élogieux) à la clef, cette écriture collective qui nourrit chaque création des mots de chacun, est une aventure, un voyage, un moment qui nous fonde à revendiquer notre humanité commune.


Je lis.

Chaque texte entre en vibration avec tous les autres.


40 ans après les balbutiements, Michel Neumayer nous livre ses réflexions, en "Cursives".

Voici que ses mots m'interpellent et m'invitent à poursuivre sur un chemin qui se satisfait du retrait, à l'abri des regards d'un monde qui ne connait que tonitruance.


"Toute poésie est politique. Elle tente de ménager dans le monde ordinaire des espaces de liberté où, revisiter, la langue fait barrage à la violence. Où écrire ensemble fait se réunir des personnes, quelques humains autour d'un autre rapport au langage et à la norme. Filigranes est un ruisseau parmi d'autres. Elle participe d'un mouvement plus large d'histoire et de création. Elle porte le même refus. Elle l'augmente d'une réflexion sur l'écriture comme recherche, non de la bonne formule, mais de ce qui dans la langue réside au bon usage et fa&it se déplacer les êtres et les choses."


Xavier Lainé

5 mars 2023



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Homme (ou femme) mais humains (peut-être) 13

 



XL - Enigmatiques assises 1



« Austères et modestes, nous devons mener à bien notre tâche, le plus diligemment possible, sans nous laisser distraire, ne serait-ce qu’une minute, de sa finalité essentielle. Nous n’avons reçu qu’une vie pour l’accomplir, et une vie, ce n’est guère plus que le temps de cette évocation⁠1. »


L’Homme de février vit en retrait.

Il ne se reconnaît dans aucun parti, aucune loge, aucun cénacle.

Il souhaite simplement qu’enfin l’humain sorte grandi du tumulte.

Ça n’en prend pas le chemin, c’est le moins qu’on puisse dire.

Mais parfois il faut plonger dans le pire des chaos pour enfin recentrer les esprits sur l’essentiel : vivre.

C’est court une vie, c’est trop court.

L’Homme de février en a pris conscience depuis longtemps.

Il sait qu’il n’aura pas le temps d’accomplir ce pourquoi il se sentait fait.

Qu’il lui faudra bien un jour tirer sa révérence.

Que pour le moment, lorsqu’il se retourne sur le chemin parcouru, il n’a pas de quoi être fier.

Le leg sera redoutable et l’héritage lourd à porter sur les épaules de sa descendance.

Parfois il s’en excuse.

Parfois il s’endort d’un sommeil agité.

D’autres fois, contemplant ses actes, il s’endort du sommeil du juste.

Mais sans la conviction de l’avoir été un jour, juste.

Ou du moins jamais assez.

Puisque, malgré ses colères et ses revendications, on se noie toujours un peu partout, on tend des mains tremblantes sur les trottoirs de l’hiver, on s’éteint dans d’indicibles souffrances, esquinté par une vie de labeur surexploitée.

L’Homme de février, la journée finie, voudrait trouver un apaisement impossible. 


(13 février 2023 —1 — 21h39)


Xavier Lainé



1 Miguel Torga, L’universel, c’est le local moins les murs, éditions William Blake and Co, 2008

samedi 4 mars 2023

Homme (ou femme) mais humains (peut-être) 12

 



XL - Enigmatiques assises 1



L’Homme de février s’interroge.

« N’est-ce pas présomptueux d’avoir nommé Terre une planète dont la surface liquide est bien plus vaste que ses montagnes et ses plaines ? »


L’Homme de février s’interroge.

«  Si j’étais né poisson avec les mêmes capacités que l’humain que je prétend être, aurais-je nommé Mer la planète qui me donna naissance ? »


L’Homme de février réfléchit.

« Ne conviendrait-il pas mieux d’appeler Vie cette planète qui fourmille partout de ce jaillissement inattendu, imprévisible ? »

« Alors je pourrais vivre en Vivant parmi tant d’autres aussi nécessaires que moi à la survie de ce vaisseau perdu dans l’espace et le temps ! »


(12 février 2023 —1 — 12h26)


Xavier Lainé


vendredi 3 mars 2023

Homme (ou femme) mais humains (peut-être) 11

 



XL - Enigmatiques assises 1



L’Homme de février voit venir ce qui était prévisible.

Tellement prévisible qu’à tout miser sur les ondes et les « réseaux », on ne crée que de la fragilité.

Le religion du virtuel montre ses limites.

L’Homme de février ne s’en réjouit pas, mais il constate : quarante années à dire, écrire que nous marchons vers un gouffre.

Que quand il s’ouvre sous nos pieds, ça ne relève d’aucune surprise.


L’Homme de février regarde le ciel trop bleu.

L’Homme de février contemple le niveau des nappes et des lacs au plus bas.

Il se dit que pour le moment, la réserve de vin pourrait le faire tenir encore un peu.

Mais une fois que les raisins seront secs comme le climat, il ne restera peut-être plus, comme beaucoup d’autres, qu’à mettre le clef sur la porte et partir vers d’autres sources.


L’Homme de février se désole d’avoir vu venir ce qui ne semble imprévisible qu’aux dogmatiques d’un progrès sans âme.


(11 février 2023 — 1 — 10h22)


Xavier Lainé


jeudi 2 mars 2023

Homme (ou femme) mais humains (peut-être) 10

 



XL - Enigmatiques assises 1


L’Homme de février a laissé passé le jour et l’heure.

Il a regardé les ans défiler.

Il s’est arrêté sur le seuil d’un jour de protestation.

Arrivé là, il ne lui restait plus grand chose à espérer.


Ce qu’il aurait voulu : c’est profiter de la vie.

Profiter de sa jeunesse et de son âge mûr.

Il n’avait jamais vécu que dans l’attente vaine d’un temps de vacance.

Il savait que l’Etat et ses maîtres ne lui laisseraient aucun espoir.


Alors il a franchi toutes les étapes de la vie.

Parfois, des pièges lui étaient tendus.

Souvent il y est tombé.

Ce qui fit de sa vie un long fleuve intranquille.


Parvenu au crépuscule, l’Homme de février espérait encore prendre du temps.

Rien dans les projets d’un Etat construit contre lui et ceux qui, comme lui, avaient trimé jusqu’au vertige de la plus intense fatigue, ne lui laissait plus la moindre espérance.

Alors, d’un pas résolu, il se dirigea vers le lieu de toutes les protestations.


Avec l’espoir que le nombre permettrait de réanimer ses rêves.


(10 février 2023 — 1 — 21h14)


Xavier Lainé


mercredi 1 mars 2023

Homme (ou femme) mais humains (peut-être) 9

 



XL - Enigmatiques assises 1



L’Homme de février, depuis son nid, observait le balancement doux des branches du noisetier.

Le ciel ne savait ce qu’il devait faire, entre le gris nécessaire et le bleu qui enchante les inconscients.


L’Homme de février tournait les pages d’un livre.

Il rêvait de rester là, de se nicher entre les pages, au coeur tendre des mots, juste pour oublier son incompréhension tenace du monde et des humains.

Chaque page lui montrait un chemin de beauté.

Mais lorsqu’il sortait…


Certes l’Homme de février savait que le beau demeure parfois étrangement invisible aux yeux qui ne veulent s’en éprendre.

« Le beau, c’est comme l’amour », se disait-il en secouant la tête, « on ne sait jamais vraiment où le trouver. »

Sauf que parfois le beau et l’amour venaient sur la branche, devant ses yeux.

Une larme de tendresse lui montait alors aux yeux.


(9 février 2023 — 1 — 14h36)


Xavier Lainé


mardi 28 février 2023

Homme (ou femme) mais humains (peut-être) 8

 



XL - Enigmatiques assises 1


L’Homme de février perçoit le monde au prisme des médias.

Ce qu’il entend le laisse pantois.

Y aurait-il un humain sur cette planète ?

On parle d’atrocités comme si elles allaient d’elles-mêmes.

On parle de guerre, de misère, de viols et de tortures sans état d’âme particulier.

L’humain réduit à sa bestialité.

Voilà ce qui parvient aux oreilles de l’Homme de février.

Il commence sa journée avec la nausée.


(8 février 2023 — 1 — 8h05)


*


Mais décidément février est un mois de surprise.

Un jour au printemps, le lendemain en hiver.

Le climat est en mode gouvernemental : il ne fait que souffler chaud puis froid, histoire de nous perdre un peu plus.

Mais qu’il se perde avec nous ne semble pas inquiéter grand monde.

On se satisfait d’un temps clément et de l’absence de pluie.

Qui rit l’hiver pleurera en été.

Car c’est la soif qui nous guette, tapie dans l’ombre de la clémence.


L’Homme de février tente encore de tirer le signal d’alarme.

Il semble bien que ce soit sans succès.


(8 février 2023 — 2 — 9h00)


Xavier Lainé