jeudi 2 mars 2023

Homme (ou femme) mais humains (peut-être) 10

 



XL - Enigmatiques assises 1


L’Homme de février a laissé passé le jour et l’heure.

Il a regardé les ans défiler.

Il s’est arrêté sur le seuil d’un jour de protestation.

Arrivé là, il ne lui restait plus grand chose à espérer.


Ce qu’il aurait voulu : c’est profiter de la vie.

Profiter de sa jeunesse et de son âge mûr.

Il n’avait jamais vécu que dans l’attente vaine d’un temps de vacance.

Il savait que l’Etat et ses maîtres ne lui laisseraient aucun espoir.


Alors il a franchi toutes les étapes de la vie.

Parfois, des pièges lui étaient tendus.

Souvent il y est tombé.

Ce qui fit de sa vie un long fleuve intranquille.


Parvenu au crépuscule, l’Homme de février espérait encore prendre du temps.

Rien dans les projets d’un Etat construit contre lui et ceux qui, comme lui, avaient trimé jusqu’au vertige de la plus intense fatigue, ne lui laissait plus la moindre espérance.

Alors, d’un pas résolu, il se dirigea vers le lieu de toutes les protestations.


Avec l’espoir que le nombre permettrait de réanimer ses rêves.


(10 février 2023 — 1 — 21h14)


Xavier Lainé


mercredi 1 mars 2023

Homme (ou femme) mais humains (peut-être) 9

 



XL - Enigmatiques assises 1



L’Homme de février, depuis son nid, observait le balancement doux des branches du noisetier.

Le ciel ne savait ce qu’il devait faire, entre le gris nécessaire et le bleu qui enchante les inconscients.


L’Homme de février tournait les pages d’un livre.

Il rêvait de rester là, de se nicher entre les pages, au coeur tendre des mots, juste pour oublier son incompréhension tenace du monde et des humains.

Chaque page lui montrait un chemin de beauté.

Mais lorsqu’il sortait…


Certes l’Homme de février savait que le beau demeure parfois étrangement invisible aux yeux qui ne veulent s’en éprendre.

« Le beau, c’est comme l’amour », se disait-il en secouant la tête, « on ne sait jamais vraiment où le trouver. »

Sauf que parfois le beau et l’amour venaient sur la branche, devant ses yeux.

Une larme de tendresse lui montait alors aux yeux.


(9 février 2023 — 1 — 14h36)


Xavier Lainé


mardi 28 février 2023

Homme (ou femme) mais humains (peut-être) 8

 



XL - Enigmatiques assises 1


L’Homme de février perçoit le monde au prisme des médias.

Ce qu’il entend le laisse pantois.

Y aurait-il un humain sur cette planète ?

On parle d’atrocités comme si elles allaient d’elles-mêmes.

On parle de guerre, de misère, de viols et de tortures sans état d’âme particulier.

L’humain réduit à sa bestialité.

Voilà ce qui parvient aux oreilles de l’Homme de février.

Il commence sa journée avec la nausée.


(8 février 2023 — 1 — 8h05)


*


Mais décidément février est un mois de surprise.

Un jour au printemps, le lendemain en hiver.

Le climat est en mode gouvernemental : il ne fait que souffler chaud puis froid, histoire de nous perdre un peu plus.

Mais qu’il se perde avec nous ne semble pas inquiéter grand monde.

On se satisfait d’un temps clément et de l’absence de pluie.

Qui rit l’hiver pleurera en été.

Car c’est la soif qui nous guette, tapie dans l’ombre de la clémence.


L’Homme de février tente encore de tirer le signal d’alarme.

Il semble bien que ce soit sans succès.


(8 février 2023 — 2 — 9h00)


Xavier Lainé




lundi 27 février 2023

Homme (ou femme) mais humains (peut-être) 7

 



XL - Enigmatiques assises 1



L’Homme de février traversait sa ville quasiment déserte.

Nombre de vitrines n’affichaient plus rien derrière rideaux baissés.

Mais l’édile en chef était ravi de la « reprise économique ».


Tandis qu’on se pressait aux portes des super marchés « discount », les rues étaient jalonnées de mains tremblantes attendant maigres oboles.


C’est le coeur serré que l’Homme de février cherchait en vain dans les médias « main stream » quelqu’un qui parle des milliers de morts turcs et syriens.

En vain il cherchait quelqu’information sérieuse sur les mouvements sociaux à la colère croissante.

Un édile national avait sans doute graissé la patte aux détenteurs d’information pour qu’ils ne disent rien.


Des milliers de morts ici, d’autres milliers dans les rues criant leur soif de vivre, mais rien ne filtre.

Motus et bouche cousue.


Il parait que nous sommes encore en démocratie.

Mais en fait le mot a été changé, le pouvoir du peuple a été travesti, sans doute par un étrange carnaval.

La démocrature, ce panaché inventé en Turquie, lentement ronge toutes les sociétés, toutes les « nations », tous les pays.

Pour le plus grand bonheur des oligarques qui encaissent des milliards de dividendes sur le dos des « riens » qui « osent » manifester.


L’Homme de février finissait sa journée épuisé et écoeuré.

Il n’était même pas nécessaire de changer la loi pour qu’il ne puisse prendre retraite bien méritée avant ses soixante et huit ans…

Il savait devoir oeuvrer encore au moins dix ans pour combler les charges en cours, résultat d’une vie biscornue.

Car seuls les nantis peuvent revendiquer la vie droite.

Les autres font ce qu’ils peuvent entre deux fracas.


(7 février 2023 — 1 — 20h09)


*


L’entraide et le soucis de l’autre, passés à la trappe des égoïsmes.

L’exemple même d’un monde dont l’humanité déserte.


Quelques voyous passent.

Ils fracassent trois boites aux lettres.

Le voisin prend un air désolé.

En bougonnant il change la sienne.

Mais celle de son voisin du dessus, malade, reste fracassée au sol.


Egoïsme quand tu nous tient…


(7 février 2023 —2 — 21h17)


Xavier Lainé


dimanche 26 février 2023

Homme (ou femme) mais humains (peut-être) 6

 



XL - Enigmatiques assises 1


L’Homme de février n’avait pas attendu que retraite soit réformée pour ne pas pouvoir la prendre.

L’âge aidant, il ne perdait cependant pas son sens de l’humour grinçant.

Aussi à la veille des grands défilés, il lui venait à l’esprit de voir tout un peuple danser et chanter en conjurant le triste sort que réservaient les élites aux manants de son espèce.

Il se mettait donc à écrire une petite chanson qui pourrait se danser et se chanter en traversant villes et villages :


Viatique contre une réforme

(Sur l'air de "Il était une fermière")


Il était une réforme

Qui voulait nous plumer

Elle portait dans sa tête

Tout c'qu'il faut pour crever


La Borne disait

"Rouli-Roula"

Nous on disait

"On n'veut pas d'ça"


STOP


Trois pas en avant

Trois pas en arrière

Trois pas sur un côté

Trois pas de l'autre côté


(Reprise ad libitum)


(6 février 2023 —1 — 8h44)


Xavier Lainé


samedi 25 février 2023

Homme (ou femme) mais humains (peut-être) 5

 



XL - Enigmatiques assises 1


Il fallait à l’Homme (ou à la Femme) de février beaucoup de patience.

C’est justement elle qui parfois se dérobait sous ses pas.

Alors, ielle allait, un peu bancal(e), boitillant sous le roulement de tambour de la pensée unique, inique.

Ielle en voyait allant se réjouissant de certaines maigres victoires.

Aussitôt ses yeux s’élevaient et distinguaient les masses noires et orageuses qui couvraient l’horizon.

Ielle sentait plus qu’iellle ne voyait.

Ielle sentait ce porte-à-faux qui plongeait ses semblables dans une errance bizarre.

« Vivre, cependant vivre », se disait-ielle.

Mais ielle ne savait plus très bien, ayant avalé toutes les couleuvres du siècle, ce que vivre aurait pu signifier.

Rien de ce qu’ielle lisait lui permettait de mieux comprendre.

Mais peut-être la connaissance, au fond, n’était pas dans les livres, mais dans leur confrontation à ce réel ressenti.


(5 février 2023 — 1 — 7h41)


*


L’Homme de février suivait la piste vers le ciel.

Le sentier parfois s’enfonçait dans la boue du siècle.

Puis, une fois franchies les ornières, les pierres du sentier roulaient sous son pas mal assuré.

Un crépuscule écarlate dardait ses ultimes rayons entre les branches nues de l’hiver.

Au loin les cimes trahissaient un réchauffement dont bien peu semblaient se soucier.

Une pleine lune esquissa un sourire avant de se voiler la face.


(5 février 2023 — 2 — 21h11)


Xavier Lainé


vendredi 24 février 2023

Homme (ou femme) mais humains (peut-être) 4

 



XL - Enigmatiques assises 1



L’Homme de février a de la mémoire.

Il ne cesse de la cultiver pour ne pas sombrer sous les immondices informationnels.

Il sait avoir besoin de prendre de la hauteur pour mieux écouter le monde qui l’entoure.

C’est parfois d’ailleurs une bonne raison de désespérer.

Il voudrait tant savoir ouvrir la mémoire et la culture des autres.

Pas pour qu’ils le suivent mais pour qu’ils se retrouvent.

Qu’ils découvrent que pour faire humanité, demeurer seul dans son canapé devant les médias vendus est un acte sans avenir.


L’Homme de février reprend les vers de Maïakovski :

« Ça ose s’appeler poète

Et carcailler tout gris comme une caille !

De nos jours

Il faut

Muni d’un casse-tête

Fendre le crâne du monde⁠1 ! »

Il se rappelle Maïakovski et son désespoir final.

Il voit bien qu’à trop attendre des autres (de ceux qui prétendent diriger, ou « éclairer » s’entend), tôt ou tard les espérances plongent sous le joug des dominations.


L’Homme de février appelle de ses voeux le retour d’une espérance collective.

Il souhaite la résurgence des « communs », ce qui nous rend humains, toujours plus, sans que nul ne dirige nos pas.


L’Homme de février parfois plonge lui aussi, parce qu’il sait préserver en lui-même cette flamme vacillante.


(4 février 2023 — 1 — 21h36)


Xavier Lainé



1 Vladimir Maïakovski, Le nuage en pantalon, éditions Le Temps des Cerises, 1997