mercredi 26 mai 2021

Indignité nationale

 




L’homme de la Bidassoa a retrouvé un nom.

Car il y a encore des écrivains qui ne restent pas dans leur tour d’ivoire.

Il y en a qui cherchent et soutiennent.

Il y en a, pas beaucoup, qui se battent, n’acceptent pas comme une fatalité les crimes commis à nos frontières.


Pour un qui retrouve son nom, combien de morts pour rien ?

Faut-il que j’ajoute les tragédies du travail, celles de la misère, celles des crimes de guerre ?

Faut-il ?


Pas envie de jouer à longueur d’antenne, comme tant, avec l’angoisse et la peur.

Je voudrais jouer avec la nécessité de renverser l’ordre des choses.

Que, la longue liste étant révélatrice des crimes d’un système, nous apprenions à sortir du déni.


Le plus étrange est que non, il ne semble pas que vous soyez dans cette disposition là.

Plus s’approche l’heure des comptes et plus vous allez, affolés, vers le précipice.

Quels mots faudrait-il crier pour que s’arrête cette course ?


L’homme de la Bidassoa a retrouvé un nom, donc une dignité.

C’est au nom de cette dignité que tant d’hommes, de femmes, d’enfants fuient.

L’indignité est là, sous nos yeux, dans l’indifférence commune et la stigmatisation médiatique.

On s’alarme un peu partout du fascisme rampant qui, insidieusement, nous gagne. Il n’y a qu’ici qu’on regarde ailleurs.


Xavier Lainé


26 mai 2021


mardi 25 mai 2021

Tu pourrais faire un effort

 





Je ne sais pas, tu pourrais quand même faire un effort !

Que diable, il fait beau et hier, au jardin des roses, vint sous tes yeux une belle et tendre apparition.

Le matin, il pleuvait et le monde râlait sous les parapluies.

Marrant comme le monde râle pour des choses futiles : la pluie et le beau temps, par exemple.

Marrant aussi cet art de la dissimulation et du déni.

On se colle un pot de fard sur la tronche, on prend le pas assuré de celui à qui on ne la fait pas, mais c’est tout du décor de carton pâte.

Ça fond dès la première pluie.

Peut-être pour ça que ça râle et bougonne : le rimel sous la pluie ça évoque plus le jardin des horreurs que la beauté pure et brute cheminant entre les roses.


Je t’assure que j’ai su pourtant, écrire ici de belles choses.

J’ai tout supprimé, effacé, enfoui dans des cartons à jeter au feu.

Je ne trouve plus le chemin de la beauté quand…

Quand tant de misères se répandent sur les trottoirs.

Quand on se noit dans la Bidassoa, en croyant atteindre le paradis.

Le paradis se referme sur de maigres souvenirs, ne laissant qu’un corps délavé de l’autre côté de la mémoire.

Nous ne saurons rien de celui-là comme des autres.

Et tu voudrais que je parle d’autre chose ?

Que je te cause de la beauté entrevue au coeur d’un jardin de roses ?

Du soleil caressant les pétales fanés, les bourgeons en attente ?

Je ne sais plus.


Je ne peux que m’asseoir un instant et rêver qu’à mes côtés les pauvres morts pour rien, les noyés de tous les temps me rejoignent.

Ils viendraient avec moi embrasser la beauté dans un rêve écarlate.


Xavier Lainé


25 mai 2021


lundi 24 mai 2021

Sortir de la glu du temps

 




"J'aime ceux qui vivent aujourd'hui sur la même terre que moi, et c'est eux que je salue. C'est pour eux que je lutte et que je consens à mourir. 

Et pour une cité lointaine, dont je ne suis pas sûr, je n'irai pas frapper le visage de mes frères. Je n'irai pas ajouter à l'injustice vivante pour une justice morte. 

Frères, je veux vous parler franchement et vous dire au moins ceci que pourrait dire le plus simple de nos paysans : tuer des enfants est contraire à l'honneur. 

Et, si un jour, moi vivant, la révolution devait se séparer de l'honneur, je m'en détournerais".

Albert Camus, "Les Justes" (1949)


Que pourrais-je ajouter à la justesse d’une vision ?

Que pourrais-je dire encore qui ne soit pas malfaçon, plagiat, mauvaise répétition ?

Juste un merci à l’ami qui mit en avant ce texte venu me rencontrer un matin d’intense fatigue.

Juste ça et retourner lire Camus (entre autre), à l’heure où la bêtise systémique se répand comme pandémie dans les esprits englués.


Bien sur, poète, tu pourrais leur parler d’autre chose, à ces esprits là.

Tu pourrais leur conter fleurette comme la crème du même nom.

Tu pourrais dire ta rencontre avec le geai, pas plus tard qu’hier qui s’envola devant le pas lourd et bruyant d’humains foulant nature au pied.

Tu pourrais invoquer la pluie dont tu aimerais tant qu’elle vienne nous laver de toutes ces souillures qui nous collent à la peau.

Tu pourrais leur parler d’amour et de tendres étreintes, quand depuis si longtemps, l’amour se meurt, étouffé par les peurs.

Tu pourrais leur parler, à ces esprits d’un temps de marée noire.

Mais non, ce n’est pas ça qui te vient.

Il te vient une colère sourde qui monte depuis le fond de cette nuit.

Une colère que tu voudrais salutaire à l’heure où jeunesse étouffe sous le carcan des misères.


Xavier Lainé


24 mai 2021


samedi 22 mai 2021

Rompre le silence

 






Ce que je dis n’est pas grand chose.

Juste un p’tit coup de mot dans le silence glacé.

Je dis qu’on meurt à Gaza comme ailleurs.

À Gaza plus qu’ailleurs.


Ce que je dis n’est pas grand chose.

Une maigre tentative d’en finir avec l’impuissance.

Un coup de mot dans l’eau qui fasse autre chose que des ronds.

Autre chose que de l’indifférence.


Je dis qu’on y meurt, à Gaza.

Comme je dis qu’on meurt aussi pas loin, en Syrie.

Comme on meurt en Afrique ou en Colombie.

Je n’ai pas assez de mots, pas assez d’attention.

Pas assez d’esprit pour dresser la longue liste.


Je dis qu’on meurt chaque jour en Méditerranée.

Mais aussi en Atlantique et où encore ?

On meurt sous les coups, sous les matraques, sous les roquettes.

On est déjà mort sur les terrasses de l’absurde.

Je dis par impossibilité de me taire.


Ceux qui tuent ont le pouvoir de tuer.

Ils en usent et en abusent.

Ils sont au pouvoir, laissant leur habit d’humanité dehors.

S’ils y sont, c’est quand même bien que quelqu’un les y a placés !

C’est quand qu’on déboulonne les statues ?


Je ne dis pas grand chose. Je n’ai pas grand chose à dire.

Juste faire entendre, entre deux mots, le cri d’un enfant qu’on tue.


Xavier Lainé


22 mai 2021


vendredi 21 mai 2021

Penché sur l'origine

 





Alors je remonte vers la source.

Dans le demi coma d’un endormissement matinal, j’observe ma propre naissance.

Fut-il un temps où nous savions accueillir nos enfants avant qu’ils franchissent le pas et entrent au monde ?

Fut-il un temps où nos mères nous parlaient, à l’intérieur de ce giron, où nos pères avaient voix présentes à travers la peau d’un ventre gonflé de vie ?

Un temps qui sous l’oeil de la science serait progressivement passé dans l’ordre de l’irrationnel ?


Parle-t-on encore à son enfant avant qu’il naisse ?

(...)

De quels peurs s’accompagnent nos venues au monde ?

Quels conditionnements viennent qui puisent à cette source inavouable, inavouée ?

Non que nous soyons irrémédiablement marqués, mais quand même, si le plus infime mouvement me change, qu’en est-il de ce qui précéda mon émergence en ce monde ?


Je regarde cet instant des origines. 

Je n’ai aucune raison de m’en souvenir et pourtant c’est présent.

C’était un temps de système perceptif en plein développement : comment imaginer qu’une perception du monde, de l’amour ou de la haine, de la paix ou de la violence ne me vienne pas de là ?


Xavier Lainé


19 mai 2021 (2)


mercredi 19 mai 2021

Où la peur se lit

 






Aurions-nous donc tellement peur de vivre selon nos penchants ?

Je tourne autour du pot. Je cherche quel fil tirer qui offrirait à mes observations une certaine logique.

Je doute de devoir en trouver une.

Il y a dans nos peurs quelque chose d’absolument irrationnel.

Alors je me penche sur cet objet inattendu et, comme d’autres, j’en examine les effets.

Tant de raideur, tant de douleur, tant d’hésitations à dire, à évoquer, à montrer que les cartes en sont brouillées, toujours.

Il y a cette impossibilité profonde à dire.

Mes mains se contentent de lire un indicible.

Il convient de n’en jamais évoquer le nom : qu’est-ce qui vous fait peur au point de, progressivement certes, vous interdire de respirer librement ?

Je suis devant ce fait indéniable : mon corps, comme le votre, porte les stigmates de ces appréhensions, de ces angoisses.

Je ne sais pas toujours quoi en faire, de cette intuition qui me vient.

Et si au point de départ de nos apprentissages délétères était la peur ?


Je ne sais pas. Je ne sais plus.

Ça s’embrouille dans ma tête.

Je vous vois défiler dans mon sommeil.

Vos visages prennent des mines composées.

Car, parmi les convenances, il est de bon ton de ne rien montrer.

Alors nous composons avec ce qui nous marque.

La vieillesse se fait révélatrice de ce vécu oscillant entre peurs paniques et petites peurs quotidiennes, accumulées les unes sur les autres.

Ça fait comme un mille feuille d’infimes aversions, appréhensions qui, chacune, se lisent dans une ride, un petit rictus de la bouche ou autour de yeux.

Ça se lit dans ces secousses involontaires à l’instant de votre détente.


Xavier Lainé


19 mai 2021 (1)


dimanche 16 mai 2021

Pour ne pas plonger

 




Nous voici devant un choix à faire : le désert ou la vie.

Une vie qui ne nous rendrait pas solitaires et dans la concurrence avec les autres.

Une vie qui ne se chiffrerait pas en colonne dans un bilan de rentabilité, mais en liens affectifs, en compréhension et tendresses partagées.

Tout le contraire de ce qui nous est proposé qui nous glace et nous fige dans une solitude insupportable.


C’est ce que mes mains rencontrent : cette peur accrue de l’isolement depuis que nous sommes invités, au prétexte de nous prémunir de la circulation virale, à nous isoler et regarder l’autre comme potentiel propagateur de l’infection.

C’est un coup de force qui modifie notre être en profondeur, par la réorganisation sociale nous créant chacun, seul dépositaire des peurs de tous.

Une façon sans doute pour l’Etat « social » de se défausser de ses propres responsabilités en alimentant nos angoisses qui ne demandent qu’à être stimulées.


« Dans toute culture concevable, l’homme a besoin de coopérer avec les autres s’il veut survivre, que ce soit pour se défendre contre des ennemis ou contre les dangers de la nature, ou encore pour travailler et produire. » écrit Erich Fromm dans La peur de la liberté.

Et il ajoute : « En raison de l’incapacité factuelle de l’enfant à prendre soin de lui pour toutes les fonctions le plus importantes, la communication avec les autres est pour lui une question de vie ou de mort. La crainte d’être abandonné est nécessairement la menace la plus sérieuse envers son existence tout entière. »

Voici que, justement, infantilisés et soumis à des contraintes inédites, nos peurs et nos angoisses de l’enfance ne peuvent que remonter à la surface.

C’est ce qui vient sous mes mains, ce qui jaillit en moi-même en longs monologues nocturnes.


Xavier Lainé


16 mai 2021