mercredi 14 avril 2021

Adieu l'ami (Bernard Noël s'en est retourné)






Je reçois ce matin un mail de « L’atelier Bernard Noël » : 

Bernard Noël s'est éteint ce 13 avril à une heure du matin dans son sommeil, à l'hôpital de Laon. Il est parti à l'âge de 90 ans, en nous laissant son oeuvre immense. L'Atelier continuera à en souligner l'importance et la beauté...

Ses obsèques auront lieu dans l'intimité.


"[L'espace] noue mon chemin à la pierre debout

celle qui donnera mon nom au vent"

(L'Été langue morte)


Voici qu’affluent les souvenirs d'une rencontre, d'une correspondance, d'une amitié puis d'une distance qui se creuse, avec le temps.

Me voilà devant le carnet jamais achevé, né de ce moment fort : "Ecrire à corps et écrire". Il me faudra le reprendre, en relire l'écriture minuscule au fil de nos rendez-vous prévus ou imprévus, relire et réécrire, toujours, me plongeant dans une oeuvre immense et qui fut, est et demeure une source d'inspiration.

Voilà, le corps s'efface et s'éloigne mais l'esprit demeure, l'oeuvre est là qui m'entoure, m'imprègne, me pousse en avant vers écrire, encore et toujours.


Extrait de « Ecrire à corps et écrire » : 


"Je savais. Je savais ce texte : "Le Dieu des poètes", publié.

Alors j'osais. J'osais demander un numéro et téléphoner.


Plus tard, bien plus tard, quand je ne m’y attendais plus, une voix sur mon répondeur : « Je vous autorise à publier ce texte ».

Une voix calme, bienfaisante, une voix de poète, de « vrai » poète, il s’entend.


Je choisissais alors ma plume et son porte-plume, mon encre.

Tard dans la nuit « Le Dieu des Poètes », calligraphié dans sa totalité était prêt pour parution. »


Il me reste à plonger dans mes archives et à retrouver ce texte, renouer avec ce temps de revue hésitante, entièrement écrite à la plume.


Xavier Lainé


14 avril 2021



mardi 13 avril 2021

Rouge misère 15 (Nouveaux états chroniques de poésie - Volume 12 - Tome 3)

 




Je ne fais que vous regarder, artisans d’une résurrection des consciences.

Artisans d’un renouveau de la pensée et de l’action.

Je ne fais que vous regarder, vous qui venez de 89, de 48, de 71, et me faites signe, là, sous mes fenêtres fermées.

Me voici, confiné faute de ne pouvoir faire mieux, contraint par les nécessités d’une économie vouée à l’absurde, ne vous rejoignant que par mes pensées.

C’est pourtant vous qui êtes les héritiers de ce qui fut noyé dans le sang.

C’est pourtant vous qui portez haut le flambeau d’un peuple qui assume ses responsabilités en refusant d’obéir.


Je ne fais que vous contempler et fulminer de ne pouvoir être parmi vous.

Poète sans envergure, rendu muet par une vie qui ne fut que long cheminement vers le silence.

J’ai tant rêvé de ces instants où la révolte joyeuse explose au grand jour.

J’ai tant imaginé qu’enfin le réveil pourrait sonner.

J’ai tant refusé toutes ces commémorations qui ne sont que moyen de noyer la mémoire.

Me voilà aujourd’hui cloué au pilori des obligations.

Je ne suis d’aucune barricade.

Je me contente de rêver de ma muse brandissant son drapeau sous la mitraille.


Je suis de toutes les colères rentrées.

Je vis sous ce couvercle plombé d’un métier, d’un rôle social qui n’a rien à voir avec la vie.

Mes mots se voudraient poudre semée jusqu’au barillet des munitions.

Mes doigts allumeraient les mots pour que vienne enfin l’explosion de ce monde qui ne me fit, comme à la plupart, aucune véritable place.

Je voudrais être l’allumeur des mèches d’espérance.


Xavier Lainé


16 mars 2021


lundi 12 avril 2021

Rouge misère 14 (Nouveaux états chroniques de poésie - Volume 12 - Tome 3)

 




Pas imposé et si possible cadencé, chair à canon bon marché.

Marché du travail comme autrefois celui aux esclaves.

Esclaves volontaires d’une féodalité qui ne dit pas son nom.

Nom jamais prononcé sur les pages muettes de douleur.

Douleur de vivre lorsque le couvercle des révoltes retombe.

Retombe sur l’amour comme sur nos épaules fourbues.

Fourbues d’avoir lutté toujours lutté pour quelques grains.

Quelques grains, si peu d’oseille entre deux barricades.

Barricades où nos meubles brûlent qui ne trouvent plus de logis.

Logis insalubres réservés aux « petites gens » comme ils disent.

Ils disent, ils causent, ils pérorent en des couloirs dorés.

Dorés ils le furent dès leur naissance, comme leur vie.

Vie qu’ils passent dans l’entre-soi des « gens de biens ».

Gens de biens qui frémissent à l’évocation des révoltes.

Révoltes de 89, 48, 71 trop vite retombées dans leur oubli.

Oubli contre lequel il nous faut lutter non pour commémorer.

Non pour commémorer mais pour multiplier les expériences.

Expériences de liberté et d’amour débridé, dans l’intense.

Dans l’intense d’une vie que nous savons unique et sans retour.

Sans retour notre ticket comme le leur qui ne sème que malheur.

Malheur de rester dans cette ombre qu’ils portent.

Qu’ils portent sur les fonds baptismaux de leurs cultes.

Cultes qui ne visent qu’à nous asservir toujours plus.

Toujours plus en leurs porte-feuilles, toujours moins chez nous.

Ils s’étonnent de la violence qui vient sans crier gare.

Gare à la leur qui se cache sous leur minois avenant

Avenant à écrire pour censurer leur monde infâme.

Infâme qui tire sur ton sein nu brandissant drapeau.

Brandissant drapeau au sommet de nos révoltes.

Révoltes qu’il me faut porter haut dans un chant de printemps.


Xavier Lainé


15 mars 2021


dimanche 11 avril 2021

Un matin de mars (Anthologie)

 



J'écrivais une poétique des confins. Nous étions en mars, et me parvint un appel à texte, dont la publication viendrait à aider, si mes souvenirs sont exacts, population d'un EPAHD, dont on sait quel fut leur triste sort qui n'intéressait pas grand monde, du moins du côté du pouvoir.

Alors je venais d'écrire au matin du vingtième jour de notre enfermement. Nous ne mesurions pas bien vers où nous mènerait cette dictature sanitaire. Nous ne le voyons pas mieux aujourd'hui sinon que nos libertés les plus "essentielles" sont largement compromises au nom de la rentabilité des actions d'une poignée d'individus dépourvus de toute humanité.

J'écrivais, j'envoyais et puis, j'ai oublié, même lorsque je reçus par mail l'avis de publication et la possibilité d'en acheter un exemplaire. Il en est ainsi que je porte très peu d'attention au chemin que prennent mes écrits. 

Mais là, c'était pour une bonne cause, alors, il est toujours possible de racheter mon erreur en vous invitant à commander ce bel ouvrage ici : Editions L'Harmattan/Un matin de mars 2020

C'était en septembre 2020, ce n'est pas si loin sur l'échelle du temps...

Xavier Lainé

11 avril 2021

Rouge misère 13 (Nouveaux états chroniques de poésie - Volume 12 - Tome 3)

 




Je cultive la mémoire de ce qui fut, pour ne pas oublier.

Pour ne pas oublier qu’un jour vous fûtes debout sous la mitraille.

Debout sous la mitraille à défendre l’absolue nécessité de justice sociale.

Justice sociale dont la seule évocation donne des boutons aux bourgeois.

Boutonneux de vérole, ils ne peuvent tolérer que peuple pense.

Que peuple pense depuis sa place, sans en revendiquer une autre.

Une autre qui serait usurpation du pouvoir autocratique des élites.

Elites auto-proclamées qui ne connaissent que l’ivresse du pouvoir.

Du pouvoir et de l’argent gagné sur le dos de ceux qui vont debout.

Debout sous la mitraille, hommes et femmes et leurs enfants dépenaillés.

Dépenaillés et le ventre vide, les voici qui prennent parole et rendez-vous.

Rendez-vous avec l’histoire, pas celle avec un grand H.

Histoire avec un grand H qu’on fabrique sous les dorures.

Sous les dorures où siègent les bien-pensants émules du compromis.

Compromis toujours accompli sur les échines courbées.

Courbées : « oui not’ bon maître, oui not’ monsieur ».

Oui not’ bon maître, oui not’ monsieur comme dans la chanson.

Chanson qui court comme furet dans les têtes qui explosent.

Qui explosent de faim, de soif, de misère et de tragédie.

De tragédie : j’y entre de plein pied, en lisant et écrivant.

En écrivant d’une écriture qui demeure dans l’ombre.

Dans l’ombre où demeurent les actes sans compromis.

Sans compromis ni drapeaux, juste pour la beauté d’écrire.

Beauté d’écrire et d’usurper une parole trop longtemps contrainte.

Je suis de ce côté des barricades que bouches en cul de poule fustigent.

Bouches en cul de poule fustigent pour une violence non souhaitée.

Violence non souhaitée mais imposée par un système aveuglé.

Système aveuglé de puissance et de gloire qui ne tolère parole contraire.

Parole contraire qui pourtant serait d’un ordre démocratique.

D’un ordre démocratique qui ne va qu’au pas imposé.


Xavier Lainé


14 mars 2021


samedi 10 avril 2021

Rouge misère 12 (Nouveaux états chroniques de poésie - Volume 12 - Tome 3)

 




Tu sais, je te vois en égérie de 48, le sein nu sur les barricades, portant à bout de bras non le drapeau tricolore  de nos compromis, mais celui, rouge et noir, de nos révoltes millénaires.

Je te vois là, debout à la proue d’un nouveau monde que nos esprits fébriles cherchent à créer sur la terre brûlée laissée derrière eux par les profiteurs.

Nous sommes si nombreux avec toi, ma beauté fatale.


Tu es le pur symbole de notre amour pour l’humain et son devenir radieux.

À ton sein nous buvons le lait de nos libertés conquises, toujours remises en question par une histoire qui tourne trop souvent court et nous laisse sanglants au pied d’un mur.

D’ici, de cette époque sans figure d’où je te contemple, j’en connais qui voudraient te célébrer, te commémorer.

Je sais depuis si longtemps qu’il n’est de véritable commémoration qu’en cultivant le jardin fertile de nos utopies.


Je te suis depuis si longtemps, toi qui sait te dresser au devant des petites comme des grandes luttes.

Je suis à tes côtés, traversant l’histoire, un peu étourdi de ce que chaque lutte apporte au genre humain.

Et c’est d’abord cette fraternité sans fard, qui brille dans la nuit des soumissions absurdes.

C’est ensuite un parfum d’égalité qui fait se hérisser le poil des dominants.

C’est enfin cette liberté radieuse qui jaillit d’un baiser, d’un pavé, d’un amour qui s’écroule sous les balles des tyrans.

C’est une nuit de pleine lune qui accueille nos amours triomphants.

C’est un crépuscule brillant sur le front des jours sanglants

C’est une aube délicate où nos rêves se blottissent dans le silence d’ardents baisers.


Xavier Lainé


13 mars 2021


vendredi 9 avril 2021

Rouge misère 11 (Nouveaux états chroniques de poésie - Volume 12 - Tome 3)

 




Même pas crédible, cette amnésie qui frappe les esprits les plus pauvres.

Donc les victimes de ces temps de disette.

Que pouvoir fronce les sourcils et lève un doigt accusateur, voilà que tout le monde rentre dans le rang.

Que chacun retourne à ses occupations, à ses ivresses, à ses souffrances.

Il en fut ainsi après 89, 48, 71, 36, 47, 68…

Que pouvoir frappe et les échines plient sous la charge policière.

L’espoir ravalé, tu plonges dans la désillusion.

Hier certains te faisaient miroiter la lune.

Le pire est de les avoir cru.

Lentement, ils t’ont guidé vers la sortie.

Cent cinquante ans plus tard, tu es pauvre et tu le restes, tu ne crois plus en rien.

La bourgeoisie sait avec adresse se faire fossoyeuse des plus simples espérances.

L’aristocratie avait la faiblesse de se croire hors du lot.

Les bourgeois qui lui succèdent savent avec adresse user de leur perversité.

Et toujours les mêmes qui font cohortes au pointage des vies mortes.

Mortes sans indemnités.

Car vivre suspendu aux caprices des dominants, ce n’est pas vivre.

C’est bien pourquoi, j’ai été de toutes les jacqueries, de tous les instants révolutionnaires, de toutes les manifestations pour ou contre.

Je vis avec en sourdine le chant des canuts, celui des communards, des partisans.

Je vis avec ce rêve d’un monde ou le rouge ne ferait plus ce petit tiers d’un emblème national, mais serait le symbole d’un peuple enfin capable de s’inventer son monde.

Autrement, je ne vis pas, je me contente de traverser l’espace, de me réjouir des floraisons printanières sans lendemain qui chante.


Xavier Lainé


12 mars 2021