dimanche 28 mars 2021

Prendre soin 28 (Nouveaux états chroniques de poésie - Volume 12 - Tome 2)

 




À trop rentrer dans le rang, on finit sans esprit.

Que dire des échos qui me parviennent d’un métier, de mon métier ?

J’avais cru en sa beauté.

J’avais cru en une intelligence mêlant l’esprit et le corps.

J’avais cru. J’ai lutté.

J’ai voulu même inventer une vision de l’homme harcelé à son travail.

De l’homme souffrant dans son corps devenu objet de marchandage sur un « marché du travail ».

J’ai vu des corps meurtris, des corps reprisés par des fous du bistouri qui ne voient que mécanique où tente de survivre encore du vivant.

J’ai voulu faire preuve de compréhension.

Je n’ai pas voulu rejeter tout en bloc : la technique et la science même réduite à des statistiques.

J’ai cherché à comprendre jusqu’à l’incompréhensible instrumentalisation de nos consciences professionnelles.

Et puis insidieusement je me suis mis en grève du zèle sans attendre d’être suivi ni précédé, ni approuvé.

Car j’ai toujours eu le sentiment de ne rien savoir d’un corps inexistant.

D’avoir tout à chercher dans des vies incarnées qui cherchent un chemin de moindre souffrance en territoire où le corps n’est que marchandise dont les esthètes revendiquent propriété.

Monde tourné vers l’apparence qui privatise et spécule sur les douleurs qu’il génère.

D’un pot de maquillage, d’un coup de bistouri ou d’une gégène apprivoisée on fait de la mécanique.

Et la vie elle, fait comme elle peut et on lui dit qu’elle coûte trop cher.

Ça coûte cher une vie méprisée, une vie robotisée, réduite à « travaille et tais-toi ».

Ça coûte très cher, alors on l’appauvrit, on spécule sur un marché du travail qui masque très mal d’un maquillage sans élégance l’esclavage d’hier.


Xavier Lainé


27 février 2021


samedi 27 mars 2021

Prendre soin 27 (Nouveaux états chroniques de poésie - Volume 12 - Tome 2)

 




Logique du système.

Tu n’as pas eu la chance de naître avec cuillère en argent dans la bouche.

Pas eu la chance de pratiquer un métier qui rapporte.

Pas le goût de sacrifier ton éthique pour gagner plus.

Pas le goût de mépriser l’homme derrière le patient.

Pas le goût.


Alors, logique du système s’applique.

Te voici coupable d’avoir enfreint celle du profit sans pensée.

Tu poses ça là avant d’aller ouvrir ta porte.

Tu diras aux gens sans y croire : « prenez soin de vous ! »


Mais…


Où commence ce « prenez soin de… »

Uniquement de vous, de moi, sans un regard vers l’autre qui s’écroule, se noie, agonise ?

Uniquement de vous, de moi, sans un regard pour notre berceau dont la biodiversité s’effondre et menace notre santé ?

Uniquement de vous, de moi, sans demander des comptes à des gouvernements qui sous les conseils aveuglés de financiers sans scrupules déchargent la planète de sa capacité à supporter encore notre existence même ?


Pas de panique, la vie se poursuivra.

Pas de panique, elle se poursuivra peut-être avec certains d’entre nous qui auront survécu à nos hivers nucléaires, aux catastrophes climatiques, aux zoonoses et pandémies.

Pas de panique, on peut encore rêver que les survivants ne seront pas constitués en hordes barbares assoiffées de pouvoir et de sang.


Xavier Lainé


26 février 2021


vendredi 26 mars 2021

Prendre soin 26 (Nouveaux états chroniques de poésie - Volume 12 - Tome 2)

 




Hier vous me disiez : tant de tristesse alors que tout le monde ne va pas si mal.

Vous me disiez aussi qu'il fallait puiser en d'autres énergies la force de la beauté et de la joie.

Alors j'ai puisé, puisé jusqu'à fatiguer mon propre épuisement.

Aux racines qui m'accueillaient, j'ai offert des mots tendres.

Certes, des mots tendres.

Il fallait redescendre, rejoindre le monde des humains.

Un rossignol tout au bout de la branche s'égosillait en immense chant d'amour solitaire.

Certes, peut-être un tiers de gens vont bien, savent vivre ou faire comme si, comme si rien de l'effondrement du monde ne les touchait.

Moi, une fois les racines accueillantes du grand arbre quittées, c'était comme si mes oreilles étaient vrillées des mille cris des suppliciés, des paumés, des laissés pour compte, comme si chaque mort sur les trottoirs de nos indifférences, chaque noyé en cette mer qui berça mon enfance me tendaient leurs mains de tragédies.


Comment, comment, même en puisant aux douces énergies de notre terre mère, pourrais-je faire comme si ?


*


Te voici conditionné.

Bien sur, gagner plus.

Dans la logique du système donc, travailler plus.

D’un côté on veut te protéger par une obligation vaccinale.

De l’autre tu pourras travailler plus jusqu’à ta mort, puisque retraite de misère te sera « offerte ».

Logique du système.


Xavier Lainé


25 février 2021


jeudi 25 mars 2021

Prendre soin 25 (Nouveaux états chroniques de poésie - Volume 12 - Tome 2)

 




A l'heure de nos naufrages, ne faisons pas l'économie de nos solidarités.

Ce sont elles qui nous ont menés à ce que nous sommes.

Ce sont elles qui nous soigneront, nous sauveront de la débâcle programmée par les aveuglés de la finance.


*


Prendre soin, ce n'est pas tourner autour de soi-même en quête d'un illusoire "bien-être".

Prendre soin ce pourrait être apprendre à mieux vivre ensemble, reprendre la main sur l'orientation de nos vies et refuser avec l'énergie du désespoir que quiconque vienne nous dicter nos paroles et nos actes.


*


« Ce n’est pas moi, ce n’est pas nous qui sommes malades. C’est la transformation progressive et insidieuse de nos manières de vivre, à laquelle nous avons tous, plus ou moins, participé. » (Barbara Stiegler, Du cap aux grèves, éditions Verdier, 2020)


Quelle effort pour une telle évidence !

Lent glissement d’un état de santé à une permanente crainte de le perdre.

Exigence de sécurité jamais totalement accomplie.

Mais exigence quand même.

Tu vas voir ton médecin avec cette exigence là.

Comme bien sûr, il ne peut y répondre, parfois, il s’écroule.


Fut-il un temps où prendre soin aurait été préserver cet état fragile d’absence de maladie, ou plutôt de bien vivre ?

Chemin étroit qui te laisse épuisé.


Xavier Lainé


23 février 2021


mercredi 24 mars 2021

Prendre soin 24 (Nouveaux états chroniques de poésie - Volume 12 - Tome 2)

 




Certains jours je chancelle, je m'essouffle, je m'interroge et le doute me prend.

Vais-je encore ouvrir ma porte à vos peines ?

Puisque pas un jour ne vient qui n'accroisse la pression sur notre humanité.

Je comprends votre apathie, vos dénis, vos fuites devant une réalité qui nous plombe et justifie tous nos symptômes.

Je comprends, mais dites-moi : quand donc allons-nous dépasser nos étiquettes, nos rôles imposés pour devenir enfin des vivants, non de simples gagne-petits, des survivants d'un monde qui n'est pas le nôtre ?

Quand trouverons-nous la force de renverser un pouvoir qui abuse de sa position, un pouvoir si mal élu qu'il ne peut se maintenir que par la force ?

Il serait temps avant que les quelques humains qui tentons encore de vous recevoir en humanité pour panser vos plaies ne décidions, épuisés, de fermer nos portes, découragés de devoir encore nous battre, solitaires, à notre manière zélée, contre le productivisme et la rentabilité érigée en seule règle d'une vie réduite à peau de chagrin.

De chagrin, oui, c'est ça, de chagrin...


*


À sans cesse creuser plus loin notre dé-naturation, nous voici proie de notre déni.

À toujours nous pencher sur nous-mêmes au point de sombrer en l'abîme de nos solitudes, nous voici chaque jour nus et fragiles sous les intempéries prévisibles.


*


Promis, nous nous tiendrons au chaud sous les orages de l'avenir.


Xavier Lainé


22 février 2021 (2)


mardi 23 mars 2021

Prendre soin 23 (Nouveaux états chroniques de poésie - Volume 12 - Tome 2)

 




Et si...

Et si ce qui nous ronge et nous mine était justement ce sentiment d'impuissance.

A vivre face à un mur, isolés et masqués, nous serions devant l'aboutissement d'une logique : celle de ne plus avoir aucune maîtrise de nos vies.

Il fut un temps où nous pouvions encore nous construire dans l'inspiration de personnages exemplaires.

Devant le désastre d'une médiocrité morbide, les maîtres à penser se sont mués en censeurs, en senseurs, s'insinuant au coeur même de nos vies.

De facto, ils sèment le vent mauvais d'un effondrement pire que celui de leur système : celui de notre propre capacité à prendre soin, ce rôle étant dévolu aux "spécialistes".

C'est ainsi que ce déclarer libre de penser et en bonne santé est devenu suspect.


*


La beauté était dans les bois.

C'est fou le bien que ça fait, la beauté qui se promène.

C'est fou le bien que ça fait, un arbre qui se penche et te salue.


La beauté était dans les bois.

Les bois ouvraient leurs branches.

La beauté s'y lovait avec volupté.

C'est fou le bien que ça fait, une beauté qui se laisse aller entre les branches nues.


L'astre du jour allait se coucher.

La beauté souriait amusée de ton regard timide.


Xavier Lainé


22 février 2021 (1)


lundi 22 mars 2021

Prendre soin 22 (Nouveaux états chroniques de poésie - Volume 12 - Tome 2)

 




Double, triple ou quadruple peine, c'est le lot en ce système qui proclame une liberté illusoire, pour ceux qui n'ont jamais cessé de lutter.

Tant d'années avant qu'une couleur ne soulève le couvercle.

Il ne fallait pas lâcher, alors, mine de rien, et sans que nul ne se doute de la difficulté, tu t'organises pour une grève illimitée.

Quarante années de grève, du zèle, certes, mais quand même.

Et pour toi, soignant refusant de rentrer dans le cadre étroit des productivités financières sournoisement imposées, la double, triple, quadruple peine.


Première peine : celle d’avoir plus ou moins choisi un métier et de le voir dériver sans boussole sous les incitations à « produire des actes réduits à leur technique ».


Peine seconde : celle de t’imposer quelques règles éthiques en refusant d’entrer dans la course au « chiffre d’affaire ».


Peine troisième : celle de vivre de moins en moins bien du fruit de ton travail et donc de t’entendre reprocher de « ne pas travailler assez ».


Peine quatrième : lorsque vient l’âge de la retraite, la voir réduite à si simple expression qu’il te faudra poursuivre jusqu’à mourir en scène.


J’ajouterai la cinquième peine : c’est qu’ayant fait le choix bien contraint de travailler en libéral, tout le monde te regarde avec des yeux ronds lorsque tu dis de quoi il en retourne.

Tu n’es pas crédible à dire qu’aujourd’hui les virus ont de beaux jours devant eux puisque, au nom d’une science sans conscience, l’important n’est pas de prendre soin mais d’appliquer des techniques en méconnaissance  de la vie.


Xavier Lainé


21 février 2021