vendredi 12 février 2021

Sourde colère 23 (Nouveaux états chroniques de poésie - Volume 12 - Tome 1)

 




"Trop d’allégresse annonce souvent de prochaines intempéries. A force de jubiler, nous ne voyions pas que nous n’étions devenus nos propres maîtres que sur le papier."

Alain Mabanckou, Le sanglot de l’homme noir, éditions Fayard, Points, 2012


Bien sur, jubiler à la première courte victoire, danser et chanter avec ce goût joyeux dans la bouche enfin sereine. Mais, si, jalousement, nous ne gardons pas un oeil sur et le souvenir ardent des luttes du passé nos victoires demeurent fragiles, toujours.

Nous ne savons pas ce que chaque empiètement sur les fortunes mal placées génère de frustration chez l’ennemi de classe.

Pardon de parler ainsi,  et de l’écrire mais je répète : le cerveau de l’ennemi de classe n’est pas tout à fait formaté comme le nôtre.

Il ne cesse de calculer pour que profit s’ajoute à profit déjà là.

Qu’une seule parcelle de fortune soit enlevée pour être redistribuée, voilà l’outrage !

Où, naïfs, nous plaçons vains espoirs, eux capitalisent.

Nos mondes sont rigoureusement des mondes parallèles et sans communication possible.

Où tu calcule au centime près ta monnaie pour acheter ton pain, ils ajoutent à tes centimes des milliers de zéros à t’en flanquer le vertige et hésitent entre la voiture et le yacht de luxe.

Deux mondes parallèles mais dépendants.

La dépendance n’est pas du côté qu’on croit : où le pauvre apprend de haute lutte à survivre avec peu et donc à façonner un monde à sa dimension, le fortuné de bonne bourgeoisie, spéculant sur la dette des pauvres, a besoin d’eux pour s’enrichir toujours plus.

Ce que ne voient pas les pauvres, non par bêtise, mais par préoccupation à survivre dans le monde tordu imposé par les plus riches. Un monde où l’avenir est une ombre, certes, mais où, tous ensemble, nous pourrions rallumer les lumières.


Xavier Lainé


20 janvier 2021


jeudi 11 février 2021

Sourde colère 22 (Nouveaux états chroniques de poésie - Volume 12 - Tome 1)

 




"En imaginant les contours d’un monde dont l’Economie serait devenue l’unique religion, les fondateurs de la doctrine capitaliste ne pouvaient que légitimer par avance le projet d’étendre à la culture et au divertissement eux-mêmes les principes implacables de la rationalité marchande."

Jean-Claude Michéa, Impasse Adam Smith, éditions Climats, 2002


Il nous faudrait un palan pour soulever nos paupières lourdes de fatigue.

Chaque jour nous amène son lot d’infâmes décisions.

Quelle souplesse dans nos échines !

Car nous plions, n’est-ce pas ?

Nous plions.


Le seul horizon ouvert rode en arrière-plan d’écrans sans âme.

Nos richesses, non essentielles aux yeux des gestionnaires, attendent un improbable printemps.

Pour le moment, elles grelottent, transies, sous le froid vent soufflé d’une Sibérie de l’être.


Il faudrait fédérer nos colères pour qu’elles éclosent au grand jour.

Nous ne savons pas comment faire, tant les murs insensés nous séparent.

Alors nous attendons l’improbable moment.

Nous en rêvons pourtant de cette élévation de l’âme lorsque nos voix d’abord discordantes finissent par trouver l’harmonie d’un futur libéré.

Nous en rêvons de ce chant qui nous est commun, vital, indispensable quoique maintenu sous le couvercle absurde de leurs rentabilités.

Nous savons, mais ils vont jusqu’à marchander nos connaissances, nous vendre nos propres vies que nous rachetons à crédit.

Ils spéculent même sur nos faillites.

Leurs algorithmes sont les timbales qui rythment nos efforts de galériens pour avancer dans les brumes opaques de vies affaissées.


Xavier Lainé


19 janvier 2021


mercredi 10 février 2021

Sourde colère 21 (Nouveaux états chroniques de poésie - Volume 12 - Tome 1)

 




"Quand on est libre on ne se contente pas de manger, on se déplace aussi."

Robert Antelme, L’espèce humaine, éditions Tel Gallimard, 1957


Peut-être pourrions-nous être assez nombreux à penser, les yeux ouverts sur une réalité qui se sert du virus comme d'un masque cachant bien mal les exactions d'un monde qui ne sait rien de la vie ?

Car nous sommes libres, n’est-ce pas ?

Libres d’aller et venir, de lire, écrire, mettre en commun nos pensées sans que nul ne vienne y mettre son grain de sel.

Si ce n’est plus le cas : dans quel pays vivons-nous qui au nom de la préservation des plus fragiles, laissant les plus précaires à leur errance, vient nous restreindre dans nos droits humains les plus essentiels : nous cultiver, réfléchir ensemble autour d’une bière et d’un café, écrire et distribuer nos écrits, prendre parole où bon nous semble.

Que dire d’un tel pays ou d’un tel monde sinon que déjà notre humanité ne peut qu’y agoniser, étouffant sous le masque d’une démocratie réduite à la seule expression d’un unique courant ?


Pourtant nous en sommes presque là.

Presque là, au bout de nulle part.

Presque là ayant suivi le chemin des renoncements sans fin.

Pour survivre, que pourrions-nous abandonner encore de notre dignité ?


De jour en jour s’étend la nuit.

S’étend tellement qu’on ne verrait même plus la moindre aurore.

Le froid s’étend avec elle, glaçant nos colères d’avoir à subir le joug.

Errez donc, âmes en peine de vivre !

Errez puisque désormais nous voici plongés en l’océan absurde.


Il nous faudrait un levier pour faire se lever le jour.


Xavier Lainé


18-19 janvier 2021

mardi 9 février 2021

Sourde colère 20 (Nouveaux états chroniques de poésie - Volume 12 - Tome 1)

 




"L’être isolé, c’est l’individu, et l’individu n’est qu’une abstraction, l’existence telle que se la représente la conception débile du libéralisme ordinaire."

Maurice Blanchot, La communauté inavouable, Les éditions de minuit, 1983


Justement c’est ainsi qu’ils nous veulent : isolés.

Isolés et soumis, cerveau lavé à la lessive de leur désinformation.

Pour une part, ils y arrivent.


Je regarde les visages tristes marchant seuls derrière les masques mal mis.

Il y a, là dedans, une façon d’être dans un sérieux désordre.

Quelque chose qui ne trouve pas sa place dans l’humaine condition.

Un signe de soumission faute de savoir faire autrement.

On se colle son chiffon sur la bouche.

On la ferme et on marche tête baissée en attendant des jours meilleurs.

Jours meilleurs qui bien sûr n’arrivent pas.

Ne peuvent arriver puisque nul ne se soulève assez fort pour extraire de leurs palais des dictateurs d’un temps obscène.


Fortune pour les uns, misère pour les autres.

Virus en partage.

Devant la mort, que vous soyez riche ou misérable…


Ce qui est en échec, ce n’est pas seulement un art de gouverner.

Ce qui est en échec et que virus montre, c’est l’impasse d’un mode de pensée d’où la vie elle-même est évincée.

Ceux-là ne croient plus en la vie, en sa capacité à se réapproprier son histoire.

Alors ils rêvent d’un homme augmenté, d’un homme prothétique et robotisé qui ne laisserait aucune place au hasard du vivant.

Ils ne complotent pas, ils rêvent aux profits qu’ils en pourraient tirer.


Xavier Lainé


18 janvier 2021


lundi 8 février 2021

Sourde colère 19 (Nouveaux états chroniques de poésie - Volume 12 - Tome 1)

 




"On ne peut donc jamais dire : il n’y a rien à voir, il n’y a plus rien à voir. Pour savoir douter de ce que l’on voit, il faut savoir voir encore, voir malgré tout. Malgré la destruction, l’effacement de toute chose. Il faut savoir regarder comme regarde un archéologue."

Georges Didi-Huberman, Ecorces, Les éditions de minuit, 2011


Ce que l’oeil a vu ou entrevu un jour se doit d’être mémorisé.

Une archéologie du regard s’impose à qui ne veut pas voir se reproduire les erreurs, les drames, les tragédies, les crimes du passé.

Lire derrière les masques de bienséance bourgeoise ce qui déjà glisse sur la pente de l’inhumanité.

Le drame est ici : combien n’ont pas voulu voir, ou n’ont vu que le masque trompeur de la jeunesse où il n’y avait que vielle baderne, ballon de baudruche avenant d’un capital à bout de souffle, qui a besoin de nous précipiter dans le chaos pour rebondir.

Quoi de mieux, comme ils l’ont déjà fait ici et là, que d’envoyer au front leurs avatars ?

La tragédie est justement que la mémoire soit si troublée qu’elle ne sache pas voir derrière la façade des discours mielleux, l’ombre des criminels qui de père en fils et parfois en fille, se transmettent le flambeau de la domination absolue.

Une fois arrivés à leur fin, ils usent et abusent de la colonisation de nos esprits pour nous détourner du juste combat : celui de notre libération. 

Les mêmes qui usaient de l’esclavage, qui inventèrent le prolétariat (pour économiser sur l’esclavage), qui au nom de leur soif  d’énergies fossiles et de biens de consommation à vendre aux miséreux, se mirent à dominer le monde, à user de génocides à peine voilés, les voici qui, ici même, prétendent nous imposer leur pouvoir sans partage.

Au nom de leur omniscience auto-proclamée, ils usent de la science dévoyée pour peser un peu plus sur nos épaules fatiguées.


Xavier Lainé


17 janvier 2021


dimanche 7 février 2021

Sourde colère 18 (Nouveaux états chroniques de poésie - Volume 12 - Tome 1)

 




"La guerre, la destruction, le massacre sont notre Constitution intime. C’est notre faute, notre chute, notre honte qui sont au fondement de l’ordre où nous vivons."

Camille de Toledo, Le hêtre et le bouleau, éditions du Seuil, 2009


Certes nous n’avons pas connu les « grandes guerres », ni les « petites », d’ailleurs, ni les trente glorieuses, ni la gloire de soixante huit. Nous sommes nés trop tard, ou trop tôt.

Juste pour voir lentement, sous l’oeil quasi-indifférent de nos aînés, les idéaux laborieusement construits au fil des siècles par les éternels révoltés se déliter dans un esprit de revanche sans égal.

Nous sommes les tristes spectateurs, malgré nos luttes, d’un monde livré aux négationnistes, aux nihilistes et nos batailles ne furent que digues construites à la hâte pour éviter le pire. Un pire qui s’en vient masqué et soumis, dans les rues désertées de toute humanité.

C’est une guerre invisible que celle-ci : elle fait mine de défendre notre paix, se moque éperdument de nos campagnes contre les bombes, contre les privations de liberté, contre les violences policières.

Cette guerre qui sous-tendait toutes les autres jusqu’ici a un nom : guerre de classe, celle que les plus riches mènent contre les plus pauvres depuis la nuit néolithique.

Dans cette guerre les généraux arborent une allure de jeunesse qui n’est qu’un piètre accoutrement pour masquer la vieillesse de leurs idées.

D’ailleurs, ce sont nos enfants et nos petits-enfants à qui ils font mordre la poussière, ces vieillards cacochymes.

Ils leur demandent de nous protéger, nous, les vieux, qui avons laissé faire ce massacre, qui n’avons pas su, pas vu venir, derrière les écrans de fumée d’une communication outrancière, la nuit s’avancer en paillettes et faux plaisirs.

Ils demandent quand il faudrait inviter la jeunesse à vivre et envahir les rues de notre désespérante impuissance.


Xavier Lainé


16 janvier 2021


samedi 6 février 2021

Sourde colère 17 (Nouveaux états chroniques de poésie - Volume 12 - Tome 1)

 




"C’est précisément lorsque la barbarie a le vent en poupe que le fanatisme s’acharne non pas seulement contre les êtres humains, mais aussi contre les bibliothèques et les œuvres d’art, contre les monuments et les chefs-d’œuvre."

Nuccio Ordine, L’utilité de l’inutile, éditions Les Belles Lettres, 2013


On ne combat pas un virus, on fait en sorte d’en limiter l’extension par des mesures qui ferment les failles mises en évidences.

Ce n’est plus seulement une question de pouvoir politique, c’est une question d’intelligence, de mobilisation des savoirs, permettant d’endiguer ce que nos mal-vies révèlent, à la lumière de la syndémie.

Est-ce trop demander que de sortir de l’ornière de ce qui ne marche pas ?

Plus ils nous enferment, nous font croire à la toute puissance de leur techno-science et plus le virus se répand.

C’est donc que les mesures prises ne sont pas les bonnes, non ?


Il serait temps d'ouvrir nos intelligences et de ne plus croire bêtement ce que des imbéciles, tout gouvernants qu'ils soient nous assènent comme vérités immuables. 

Depuis bientôt un an, ils égrènent leurs mesures d'enfermement quand le problème est dans la structure du monde qui nous entoure.

Sans remédier aux failles que le virus souligne, ce sont nos libertés et la démocratie elle-même qui seront jetées aux oubliettes de leur histoire.

Il est donc temps, plus que temps de partager nos savoirs, de les diffuser, les divulguer afin de faire oeuvre commune.


L’oeuvre commune elle sera de réveiller en nous nos potentiels d’humanité.

D’en augmenter le volume jusqu’à faire taire les bavards qui ne font que nous infantiliser, nous culpabiliser.

Il est l’heure de nous réveiller de cette torpeur dans laquelle ils nous enferment.


Xavier Lainé


15 janvier 2021