lundi 28 décembre 2020

Entre crépuscule et aurore 11

 




Tous suspects, savez-vous, tous suspects.

La vie elle-même devient suspecte.


C’est vrai : de quel droit encore semer poussières de vie ?

La danger est réel de respirer encore à l’air libre.

Aimer à l’air libre.

S’embrasser à l’air libre.


C’est pourtant vital, une étreinte, un baiser, un soupir sur une épaule accueillante.

C’est vital mais désormais, interdit.

Les mots manquent.

L’amour manque.

L’enthousiasme manque.


Devant l’âtre tes yeux tombent de fatigue.

Tenir la vie à bout de bras quand tout l’invite au naufrage.


Mais comment faites-vous pour vivre si légers ?

Les mots ont le poids des larmes nuageuses.

Une bruine se répand qui annonce la neige.

Mais la neige ne vient pas.

Difficile de déposer un manteau immaculé sur la boue.


Même plus parler de comédie ou de drame.

Suspects les mots, suspectes les pensées en pays éventré.

Ne restera bientôt que carcasse rouillée du navire abîmé.

Le poème est un petit caillou blanc posé sur un chemin de nuit.

Tu attends l’aube penché sur tes rêves de douceur.

Une main viendrait sur ton épaule t’inviter au baiser.


Xavier Lainé


11 décembre 2020


dimanche 27 décembre 2020

Entre crépuscule et aurore 10

 





Entristes, les coucous sont légion.

Ils s’infiltrent partout, jettent hors du nid ce qui les dérange.

Ils sont une plaie pour toutes les espèces.

Ils sont une plaie ouverte dans le flanc de l’humanité.


Ici et là arrivent les échos de magouilles.

En territoire privé de libertés essentielles, certains trouvent ici raison de vivre.

Ils s’infiltrent comme l’eau dans la moindre faille.

Ils font éclater les murs aux premières gelées.

Un jour, tu te réveilles sous un tas de gravats.


Il nous reste nos mots puisque jusqu’en nos gestes ils nous contraignent.

Il nous reste nos mots pour nous embrasser, nous envoler en folles étreintes.

Ayant oeuvré à la perte du sens, ils ne peuvent comprendre ce que disent nos mots.

N’ayant jamais vécu, comme nous, la nécessité de lutter, ils ne peuvent comprendre notre capacité à contourner les règles imbéciles.


Il nous reste nos mots comme il nous reste la vie.

C’est dans ce souffle, dans cette encre que nous trempons plumes de révolte.

Qu’importe leur dictature, leur volonté de nous choquer, nous sidérer, la vie est un fleuve souterrain patient.

Ils ne pourront en empêcher, un jour ou l’autre, la résurgence impétueuse.

Nos mots se feront bouclier contre leurs armes létales.

Nos mots se feront bélier pour jeter à bas les murs dressés entre et contre nous.

La peur a bien failli changer de camp. Nous remettrons le couvert.


Xavier Lainé


10 décembre 2020


samedi 26 décembre 2020

Entre crépuscule et aurore 9

 




Nous renverserons l’ordre établi d’un royaume à l’agonie.

Nous descendrons rois et princes de leur trône sans jamais les remplacer.

Ce sera le règne du peuple.

Celui de la culture et de l’imagination.

Au ministère des rêves nous placerons des peintres et des poètes.

Si nous en avons encore besoin.


Car


Nous pourrions décider d’avoir chacun notre parcelle de pouvoir.

Pouvoir sur nos vies.

Pouvoir sur nos imaginaires.

La parole ne serait plus vaine à prononcer.

Elle serait audible autour de et par chacun, sans autre subterfuge que la rencontre.


Nous déclarerons la démocratie de l’amour.

Nous rendrons l’amour vivable en prenant soin d’en limiter les contraintes.

Adieu familles closes bâties sur le modèle d’une bourgeoisie éculée.

Nous serons libres.

Libres de nous aimer, de nous rejoindre, de nous séparer sans heurts ni vaine haine.

Nos enfants ne seront nos enfants qu’à travers de l’amour à leur offrir.

Nous ne les enfermerons pas dans le bocal des idées convenues et jugées convenables.


Pour réparer les plaies ouvertes d’un monde agonisant, nous devrons utiliser le baume des libertés reconquises.

Liberté d’imaginer le monde et nos vies à l’unisson de nos désirs et de nos rêves fous.


Xavier Lainé


9 décembre 2020


vendredi 25 décembre 2020

Entre crépuscule et aurore 8

 




C’est là tout notre héritage.

Une immense régression dont nous ne voulions pas.

Nous avons lutté, savez-vous.

Le monstre avait tant de têtes et la peur fut immense.

La peur et l’isolement.

Nous n’eûmes point assez de bras, de mains, d’intelligences pour venir à bout de l’hydre.


Non que nous nous soyons avoués vaincus.

On n’affronte pas le dragon de l’ignorance institutionnalisée à mains nues.

Il aurait fallu des armes.

Le ver dans le fruit gagnait en force et nous en faiblesse.

Chaque fruit infecté par le virus du découragement était un point marqué pour les monstres.

Ils avançaient à bas bruit, ne nous laissaient aucune chance.

Ils gangrenaient notre propre culture, la vidait de tout sens.

Ils vidaient les mots eux-mêmes de leur signification.


On ne construit pas un monde à dimension humaine sans intelligence.

Il leur fallait des imbéciles.

Ils ont tout mis en oeuvre pour façonner les esprits à leur service.

Qu’un jour un seul le couvercle immonde soit soulevé, ce fut un déchainement ignoble de violence.

Ils se terrent désormais en leurs palais et montrent leur vrai visage.

Le masque du bon bourgeois avenant s’est fissuré devant la montée des « riens ».

Ils se montrent au grand jour : ils ont le mufle court des dictateurs de tous les temps.

Ils avaient parié sur l’idiotie, mais la faim finit toujours par renverser la tendance.


Xavier Lainé


8 décembre 2020


jeudi 24 décembre 2020

Entre crépuscule et aurore 7

 




« Par la dénégation, nous, les démoralisés que nous sommes tous plus ou moins, tentons cependant de garder le sommeil — et ce qui l’accompagne de rêves —, mais nous dormons et rêvons de moins en moins. » (Bernard Stiegler - Dans la disruption, comment ne pas devenir fou ? Éditions Les Liens qui Libèrent, 2016)


Avec ses millions de pauvres et de laissés pour comptes, est-ce bien ton monde ?

Est-ce bien le mien, le nôtre, celui qui nous réconcilierait avec nos rêves ?


Ma génération pourtant n’a cessé d’y croire.

Ce n’était hélas que croyance dans un monde coupé en deux et qui finirait par se réunifier mais sous l’égide du pire.

Pourtant nombreux, nos mots n’eurent aucune influence sur le sort du monde.

De coup d’Etat et fausses démocraties, regarde en quel pitoyable manège nous avons été étourdis !


Adoptant les formes du passé comme lois immuables, prisonniers de dogmes sans fondement, les malins qui tenaient les cordons de la bourse riaient !

Ha ! Comme ils riaient de nous voir, comme papillons de nuit, brûler nos ailes aux lumières des « -ismes ».

Puis retomber dans l’ornière de nos petites familles bien sages, de nos petites maisons achetées à force de crédits, hypothéquant nos vies avant même de les avoir vécues.


Pitoyable spectacle qu’une génération enfermée dans l’impasse.

Pitoyable image que nos échines lentement courbées sous le joug de la sainte consommation.

Pitoyable résultat obtenu sous les coups des forces du désordre.


Xavier Lainé


7 décembre 2020


mercredi 23 décembre 2020

Entre crépuscule et aurore 6

 




Tu vis ou tu fais semblant ?

Ce serait quoi, vivre, pour toi ?

As-tu une idée, même minuscule, du monde qui serait tien ?

Un monde qui te permettrait de vivre pleinement ?

Ce serait quoi, pour toi, vivre pleinement ?

Ce serait quoi, dis, ce serait quoi ?


De quels rêves te souviens-tu ?

T’arrive-t-il encore de sentir ton esprit errer à la surface de ce temps glauque, partir vers un ailleurs respirable ?

Que serait un monde respirable, pour toi ?

Que serait un monde libre pour toi ?

Juste un monde qui te permettrait de consommer jusqu’à l’ivresse ?

Un monde où il ferait bon aimer et s’aimer librement, sans la crainte des jugements ?

Un monde corseté et avide, qui te laisse épuisé à chaque crépuscule, douloureux en chaque aurore ?

Un monde qui te voit t’user au fil du temps et vieillir seul dans un établissement sans humanité ?


Ce serait quoi, ton utopie ?

Saurais-tu t’autoriser à t’en construire une ?

Ton monde utopique finit-il vautré devant des télévisions toujours plus avilissantes ?

Ton monde, se déclinerait-il en longs cortèges de caddies dans les supermarchés du désespoir ?

Ton monde te traiterait-il de « rien », de chose remplaçable, d’individus prêts à mourir car non « rentable » ?


Regarde donc celui-ci, aurais-tu encore la force de le regarder ?


Xavier Lainé


6 décembre 2020


Filigranes 106

 


J'aurais aimé vous offrir ici la version PDF de ce beau numéro de Filigranes qui paraîtra en version papier début janvier. Mais voilà, le culte de l'image étant roi, impossible de joindre le document : merci Blogger !

Si toutefois vous souhaitez vous joindre à la revue, la soutenir, vous y abonner, y écrire, c'est ici : Filigranes la revue

Et puis, si par hasard vous arriviez à vous la procurer, vous trouverez entre les pages un nouveau texte de votre serviteur, car heureusement, l'écriture, elle est un espace de liberté qui n'obéit à aucun confinement.

Xavier Lainé

23 décembre 2020