mardi 22 décembre 2020

Entre crépuscule et aurore 5

 




De quoi saurais-je être encore porteur en ce monde ?

Quelque chose a failli en nos vies.

Toute une génération incapable d’imposer l’autre monde dont elle rêvait.

Anéantis par le néant abyssal ouvert derrière nous, aurions-nous encore le moindre mot d’encouragement ?

Pardon aux enfants, pardon aux générations suivantes, à celles qui vont arriver, une fois notre dernier tour de piste effectué sous les huées.


Nous n’avons rien vu venir.

Nous avons manifesté sans rien voir.

Sans rien voir de l’héritage absurde ni des discours vains.

Marx et Engels érigés en dieux au panthéon de l’avenir, nous brandissions nos pancartes dans un monde figé d’avance.

Un mur se dressait et nous n’avions pas d’échelle pour voir au-dessus.


Nous sentions bien pourtant l’impasse et le mur.

Un jour, nous l’avons démoli, ce mur bien réel, sans voir qu’il n’était que le couvercle d’une boite de Pandore terrible.

Nous n’avions pas la hauteur de vue.

Il n’est resté que l’impasse.

Nous n’avions ni hauteur de vue, ni moyens de dépasser les outils propres à laver les cerveaux.


Nous avons brisé le mur.

Nous avons cru au symbole d’un homme noir entrant en Maison Blanche.

Nous avons avalé toutes les couleuvres d’un monde livré aux plus grossiers appétits.

Une génération s’est perdue dans les filets d’un nihilisme tournant à la farce.

À la farce si celle-ci ne se chiffrait en million de victimes.


Xavier Lainé


5 décembre 2020

lundi 21 décembre 2020

Entre crépuscule et aurore 4

 




J’ai entendu ta voix.

C’était lorsque mon regard croisait celui d’une lune descendante.

Il faisait beau, je t’assure.

Comment deviner les larmes du matin, dans un crépuscule radieux ?


J’ai entendu ta voix.

J’aurais aimé savoir t’ouvrir mes bras.

Je n’ai pas osé.

Je n’ose plus.

Trop peur de te froisser, de t’offenser.


J’ai entendu ta voix.

Elle coulait dans ma gouttière au lever du jour.

Elle tombait en fines gouttes sur les fenêtres de mon toit.

Elle roulait aux caniveaux d’un temps qui ne sait plus rien.

Plus rien de l’amour, plus rien de la douceur, de la tendresse, de l’insouciance.


J’ai entendu ta voix.

Il est si doux et tendre cet espace de nuit où laisser s’affairer nos rêves.

Il est si doux d’imaginer encore l’amour, debout dans le nu d’un petit jour radieux.


Je t’ai si souvent rêvée.

Je t’ai si souvent aimée.

Je t’ai si souvent, mais en rêves seulement, comblée.

Pour de vrai je n’ai jamais su.

Je me suis toujours replié sur mes doutes.


La vie s’est écoulée par désespérantes bouffées d’amour sans lendemain.


Xavier Lainé


4 décembre 2020


dimanche 20 décembre 2020

Résistance poétique - Acte 6

 

Qu'importe que le temps soit gris, si nos humanités s'affichent en cortège de poèmes.

C'est tout un territoire libéré dans l'envolée des mots.

Et s'il n'en était qu'un seul à s'arrêter pour lire, voici que la petite flamme du "non essentiel" reprendrait de sa vigueur.

Xavier Lainé

20 décembre 2020














Entre crépuscule et aurore 3

 






Entre crépuscule et aurore, contre quoi, quels fantômes te bats-tu ?

Te voici matin, marchant sous gelée profonde.

Te voici fourbu, brisé, en petits morceaux.

Est-ce ainsi qu’il nous faut vivre ?

Brisés, fourbus, en mille morceaux ?


Une lune tendre accompagne tes pas.

Mille moineaux s’égayent sur ton passage.

Une douleur lancinante te taraude l’épaule.

Trop de poids à porter, trop de colère qui couve.

Depuis si longtemps tu marches sur des débris de vie !


Puis vient le jour, me voici plus douloureux que vous.

Un soleil froid chasse les petites brumes.

Vous entrez, je ne tente même pas de faire semblant.

Le corps à corps s’engage, qui va triompher ?

Mes mains tentent de ne pas trembler.


Quelque chose se brise sans cesse en cette vie.

Quelque chose qui fait du poème un radeau.

Médusé je contemple mes mots suivre leur cours.

C’est comme un fleuve qui me rassure de sa continuité.

Mais qu’importent mes mots dans les laves de souffrance générées ?


Parfois je ne cesse de me déclarer impuissant.

De quel baume mes mains pourraient s’enduire qui vous soit soulagement ?

J’hésite en chaque aurore à franchir le seuil où vous apparaissez.

Je cultive mes mots à l’ombre de ce monde.

Je n’en suis pas et ne peux que mesurer ses effets délétères.


Xavier Lainé


3 décembre 2020


samedi 19 décembre 2020

Entre crépuscule et aurore 2

 







Nous aurions tant de chose à nous dire avant de disparaître !


Qu’attendais-tu, l’artiste, au sommet de la côte ?

J’étais parti distiller ma colère sur un sentier ensoleillé.

J’attendais du grand chêne qu’il me prenne entre ses branches.

Tu étais à ton poste, me regardant arriver.

Nous avons partagé nos mots de désespoir devant l’inhumanité qui s’étend.

Je te citais Rousseau, pour dire que je voulais encore croire au sursaut.


Nous aurions tant de choses à nous dire avant de disparaître !


Tant de choses retenues depuis tant d’années, qui mériteraient d’être dites, écrites, clamées.

Derrière les masques de l’absurdité, les regards vont en chemin de tristesse.

Les mots ravalés sous l’obligation de vivre sans visage perdent leur saveur.

Ils ne disent plus rien et doivent être criés.

Les nuits se font longues en ce territoire sans humanité.

Injecteront-ils le cocktail létal qui fera disparaître ce grand oeuvre qu’est la vie.


Nous aurions tant de choses à nous dire pour, tel phénix, renaître des cendres répandues.


Quelque chose de subtil qui tiendrait le fil de l’amour et de l’amitié dans un rayon de tendresse partagé.

Quelque chose qui tiendrait du soupir de soulagement d’avoir traversé la tempête et nous découvrir vivants.

Plus que jamais vivants.


Xavier Lainé


1er-2 décembre 2020


vendredi 18 décembre 2020

Entre crépuscule et aurore 1

 








Entre le crépuscule et l'aurore il n'est qu'une nuit

Qu’importe la traversée, le tout est d’arriver au port.


Je marchais.

Sur une clôture pendait un panneau : « propriété privée ».

Mais privée de quoi ?


Je marchais.

À qui pourrait bien appartenir la terre ?

De quel droit un titre m’autoriserait à en exclure quelque habitant ?


Je marchais.

Le grand chêne m’accueillit entre ses racines.

Des brumes couvraient l’horizon.

Jamais les cimes n’avaient été si sèches.

Pas l’ombre d’une maigre couche de neige sur les sommets.


Ça ne fait pas souci ?

Je marchais.

Vous alliez masqués et yeux craintifs sur un chemin forestier.

Peur d’être contaminé, mais par quoi ?


Contaminés, nous le sommes déjà qui ne pouvons nous passer des futilités commerciales.

Mon poème embrasse les cimes nues, les branches encore automnales.

Mes pas traversent d’une rive à l’autre du jour.

La nuit parfois se fait longue qui obscurcit vies et pensées.


Mon poème voudrait savoir vous rencontrer, quelque part entre le crépuscule et l’aurore.


Xavier Lainé


1er décembre 2020


jeudi 17 décembre 2020

J'écris 2

 



Une esquisse de l’expérience entre corps et écriture 


Quitter tes confins et t’aventurer au-delà.

Te laisser glisser le long des rampes de routes et d’autoroutes.

Douce fraîcheur matinale qui souffle sur les pins.

Un grand choeur de cigales accompagne mes méditations souterraines.


Que fais-je là et y suis-je à ma place.

Une bienveillance s’installe qui me pousse dans mes retranchements.

Parler du corps et de l’écriture, de ce qu’écrit le corps que l’écriture ne peut dire, sauf en usant la corde des métaphores.

Je ne sais pas dire, mes mains s’agitent qui se mettent à parler plus que moi.

Car ce qui vient c’est une histoire.

Vous avez raison de me pousser là : quelles histoires inracontables se tissent derrière chaque corps en souffrance ?

Comment la résilience des corps laisse son empreinte dans une manière particulière de marcher, de parler, d’écrire ?

C’est un mystère.


Il me faut sortir, pour tenter une élucidation, des sentiers battus où nos certitudes se terrent.

Je m’y accroche parfois comme à un radeau au milieu de la tempête pour ne pas perdre les pédales.

Car c’est folie de penser et sentir tout ce qui vient derrière deux mains au contact du corps de l’autre.

« Qu’est-ce que vous sentez ? »

« Est-ce moi qui sent quelque chose là, chez vous, ou qui projette quelque chose que je sens chez moi qui ne vous appartient pas, ou encore qui m’imprègne de ce quelque chose en vous qui crie ? »

Je ne sais pas, alors, je ne dis pas, je n’écris pas mais quelque chose s’écrit en moi qui est au-delà de la simple description d’un réel illusoire.


C’est vertigineux la nature du vivant.

C’est un inattendu, quelque chose qui survient dans un petit coin d’univers.

Quelque chose qui donne à l’univers vide son trop plein de sens.

Car le vivant se met illico en quête d’expliquer, surtout lorsqu’il prend forme humaine, le pourquoi du comment de toutes choses.

Il ne reste pas muet. 

Il se met à créer, à laisser son empreinte sur la roche comme chaque instant de vie laisse la sienne dans le soma (pour ne pas réduire ce qui est visible à sa seule apparence).


Quelque chose est toujours plus que ce que je crois comprendre.

Je ne peux résumer d’aucune équation ce qui vient d’intuition dans la paume de mes mains.

Quelle histoire !

Quelles histoires ?

Mais peut-être j’ai tout faux.

Peut-être ce n’est pas par là qu’il me faut aller.

Quelle idée d’aller au-delà des techniques exigées au point de n’en avoir plus aucune ?

Les mots viennent qui ne disent apparemment rien de ce qui est, mais tout de ce qui pourrait se deviner mais pas se dire.


Ce qui vient de l’intérieur dans le mouvement d’écrire, tente d’approcher cette indicible complexité qu’est la vie dans son rapport d’un dedans et d’un dehors, d’un moi dans son « sac de peau » à d’autres qui ne cessent de me changer.

Pour ne pas sortir épuisé de l’épreuve, écrire et écrire encore.

Milliers de pages qui ne disent rien ou tout.

Chaque rencontre est une ligne sur une page où tout s’emmêle du vivant que je suis, perpétuellement modifié par les autres, par la couleur du ciel, par le chant des martinets ou des cigales.

Je suis et ne suis pas, je n’allonge pas dans le même lit le soir la même entité biologique ou physiologique, je n’allonge que la même identité.

Entre temps, dans le temps de mon écriture, tout à changé en moi, en toi, en vous.

Tout semble identique mais tout change.

Certains disent que c’est ça, vieillir : on se réveille toujours semblable et toujours différent et pour se rassurer en se cramponne au semblable.

Un souvenir vient dans un trait du visage qui évoque trop de douleur alors je le cache derrière barbe bien taillée qui dit autre chose de qui je suis.

Mais suis-je seulement, puisque mes mains ne savent décrypter qui vous êtes, seulement en avoir une approche imprécise ?


Le vivant, c’est comme la quadrature du cercle : on peut en approcher sans jamais l’atteindre.

Il déborde de partout, colonise toutes les pages.

Écrire serait tenter d’approcher une description précise de cet ectoplasme étrange que nous sommes.

Approcher une description précise de cette architecture mobile dont l’usage façonne les formes, en une boucle sans fin recommencée.

Mais chaque description ne serait encore une fois qu’une réduction de ce qui est.

Ce que fait la médecine est rassurant, au fond : à un symptôme correspond une cause que je traite par une technique.

Parfois ça marche, parfois non, parce que la vie est plus forte que toute explication rationnelle rassurante.


Alors je me laisse imprégner de subtiles pensées qui sont parfois impossibles à partager car les mots regardés comme mots ne disent rien à qui n’a pas vécu l’expérience.

L’intuition que la complexité de toutes choses ne peut être résumée en compréhensions purement scientifiques, à moins de ne vouloir rien résumer, tout assumer en surfant sur la vague d’une forme de folie qui nous fait marcher sur la crête entre trop vide et trop plein.

Cette voie du vide médian chère au tao.

Explorer les méandres du vide pour mieux apprécier la pression du plein.


Xavier Lainé


5-6 juillet 2020