vendredi 24 février 2017

VII-2 - L'homme aux semelles de plomb







VII-2

L’homme aux semelles de vent
a du goudron sur les ailes
le voici cloué à la poutre maîtresse
les ailes écartées pour faire face au bonheur
clouées inutiles et aphones

Des yeux d’enfant dans cette brume
Des yeux d’enfant dans cette brume
lui arrachent encore une larme
furtivement effacée

L’homme aux semelles de plomb
Aimerait s’endormir d’un sommeil léger

Il vole enfin un instant
au buffet d’une gare
Il vole enfin un temps
par la grâce du voyage

Des yeux d’enfant dans cette gare
le regardent et il pleure

Il pleure en dedans


© Xavier Lainé 2017 - Pronoms indéfinis, recueil inédit II - Tu

Octobre 2002 – Décembre 2005
Manosque - Aix - Paris - Liège - Forcalquier - Tourtour - Chaumont-Gistoux – Volstroff – L’échalp – Abriès – Saint Saturnin les Avignon








vendredi 17 février 2017

VII-1 - Les mois passent





VII-1

Les mois passent
tu n’as pu voler un instant
Au diable qui agite ton existence
Aucun mot arraché au quotidien
Aucune image défaite de ces journées
Aucun son dans l’obscurité hivernale

Les mois passent
tu n’as rien fait que courir
Après le temps après l’argent après toi-même

Tes semelles de plomb
Te rivent au désert
Te rivent aux berges
D’une vie vide

En un mois tu n’as rien volé donc
Tes ailes engluées de mazout
Ont scellé ta plume au silence ordinaire

Ainsi vont tes amis
Ainsi vont tes parents
Ainsi vont tes enfants

Leurs ailes définitivement atrophiées
Les maintiennent à l’orée d’un siècle
Mystérieusement identique au précédent

Les mois passent
tu n’as abordé nul désert


Sinon en des nuits agitées de songes


© Xavier Lainé 2017 - Pronoms indéfinis, recueil inédit II - Tu

Octobre 2002 – Décembre 2005
Manosque - Aix - Paris - Liège - Forcalquier - Tourtour - Chaumont-Gistoux – Volstroff – L’échalp – Abriès – Saint Saturnin les Avignon

dimanche 12 février 2017

VI - Le lundi matin





VI

Le lundi matin
(c’est comme ça chaque semaine)
Tu as le cœur qui saigne
Tu as le coeur de plomb
Tes pas sont plus lourds

Le lundi matin
(c’est comme ça chaque semaine)
Tu croises des regards fuyants
Tu croises des regards obstinés
Tu croises des regards absents

Le lundi matin
(c’est comme ça chaque semaine)
Et surtout l’hiver
Engoncé dans ta veste du Tibet
Un keffieh enroulé autour du cou
Tu as le cœur hagard
Et le regard qui pleure
Tu laisses ton enfant
Tu te souviens
« Nos enfants ne sont pas nos enfants »
Disait le prophète

Mais
Le lundi matin
(c’est comme ça chaque semaine)
C’est dur à admettre
Plus dur
Que chaque autre matin.



© Xavier Lainé 2017 - Pronoms indéfinis, recueil inédit II - Tu

Octobre 2002 – Décembre 2005
Manosque - Aix - Paris - Liège - Forcalquier - Tourtour - Chaumont-Gistoux – Volstroff – L’échalp – Abriès – Saint Saturnin les Avignon

samedi 11 février 2017

V-3 - Plus rien ne vient





V-3

Plus rien ne vient te sortir
de ta retraite silencieuse
Sinon les mots
Et les maux

Mais
Tu ne dors plus
Tu n’écris plus

De cette retraite miséreuse
Tu prétends encore avoir à dire
Tu prétends encore avoir à faire
Tu les vois bien courir en tous sens
Tu les vois s’agiter
Tu les vois ne rien voir
Tu rejoins la cohorte parsemée
qui se lève encore dans cette nuit

Tu ne dors plus
Tu erres
La lune est descendue d’un degré
Elle se noie de désespoir
à l’horizon d’un océan de brumes

Le froid n’arrête plus ta main
Ton front trempé de sueur
Tu erres

Tu ne dors plus
Tu ne respires plus
Tu n’écris plus
Tu n’éprouves qu’un lent dégoût de toutes choses


© Xavier Lainé 2017 - Pronoms indéfinis, recueil inédit, II - Tu

Octobre 2002 – Décembre 2005


Manosque - Aix - Paris - Liège - Forcalquier - Tourtour - Chaumont-Gistoux – Volstroff – L’échalp – Abriès – Saint Saturnin les Avignon

vendredi 10 février 2017

V-2 - La lune pleure





V-2

La lune pleure en silence
sur ta page qui demeure blanche

Aurais-tu
Homme aux semelles de plomb
Encore une plume
un verbe à prononcer

Même le désert n’est plus un refuge
Il est bruissant de menaces guerrières

Tu ne dors plus
Tu n’écris plus

Un enfant à tes côtés
calque son sommeil troublé
sur le tien
Des étoiles scintillent encore
scintilleront-elles encore longtemps

Tu ne dors plus
Tu n’écris plus

Tu perds toute identité
tes phrases se brisent
sur la conformité

Tu deviens cette conformité
Elle demeure ton silencieux désert

Plus rien ne vient te sortir
de ta retraite silencieuse




© Xavier Lainé 2017 - Pronoms indéfinis, recueil inédit II - Tu

Octobre 2002 – Décembre 2005

Manosque - Aix - Paris - Liège - Forcalquier - Tourtour - Chaumont-Gistoux – Volstroff – L’échalp – Abriès – Saint Saturnin les Avignon

jeudi 9 février 2017

II/V-1 - Tu ne dors plus





V-1

Tu ne dors plus
Tu n’écris plus
Ta vie se trace en lettres de silence
Tu ne sors plus de chez toi
Tu rejoins « l’homme qui dors »
Tu cherches des mots impossibles
à mettre sur la réalité du monde

Mais rien ne vient
Rien ne vient

Tu ne dors plus
Tu n’écris plus
Tes mots perdent leur sens
Brisés sur le mur
sur la société
Tes mots ne rencontrent que silence
et refus

Tu ne dors plus
Tu n’écris plus

Tu es et deviens l’homme des déserts
Ton Abyssinie ne nécessite aucun voyage
Elle s’impose sous le poids du fardeau
Ton existence se mure dans le silence d’une nuit
sans fin
Tu ne dors plus


Tu n’écris plus


© Xavier Lainé 2017 - Pronoms indéfinis, recueil inédit II - Tu

Octobre 2002 – Décembre 2005


Manosque - Aix - Paris - Liège - Forcalquier - Tourtour - Chaumont-Gistoux – Volstroff – L’échalp – Abriès – Saint Saturnin les Avignon

mercredi 8 février 2017

II/IV - Livia est assise







II/IV

Livia est assise, sagement vêtue au café de la gare.
Café froid et sans âme
Aussi froid que le ciel bleu
et le vent qui traverse les lieux.

Livia est assise devant une boite de sucettes
L'une dans sa main Livia se dandine
Regarde derrière elle.
Maman discute, ne la regarde même pas.

Gare TGV Aix.
Livia tend sa sucette à Maman
Maman, regarde moi donc
Livia ouvre la boite
Maman discute, ne la regarde pas
Livia en saisit une, une autre...
Maman: «  J'ai dit, non »
Non.

Gare TGV Aix
Le froid n'incite guère à rester
Aussi froid que le ciel est bleu
N’ont pas le sens de l'accueil
Livia reste inaudible
Elle réfléchit en aspirant sur sa paille

Gare TGV Aix
les petits faits quotidiens
ont tant et tant d'importance
Même sous le ciel bleu et dans un café froid

© Xavier Lainé 2017 - Pronoms indéfinis, recueil inédit II - Tu

Octobre 2002 – Décembre 2005
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lundi 6 février 2017

II/III - Montant dans un train




II/III


Montant dans un train, tu t’interroges.
Y aurait-il vraiment deux versants du monde ?

Un versant nord, rutilant de propreté, affairé, vivant, fourmillant d’activités ;
Un versant sud, poussiéreux, désertique, vibrant de contrastes entre paumés et affairistes, ostensiblement dominateurs.
Y aurait-il deux versants d’un unique monde ?

Montant dans un train, traversant l’Europe.
Tu t’interroges sur ces deux preuves palpables.
Deux versants si visibles, lisibles !

Un versant gris et fortuné, rigoureux et brillant,
Un versant du soleil, lumineux de clarté, envahi de poussière et de pauvreté.

Ainsi de nous-mêmes : versant triste, versant gai…
Nous voici, dis-tu, dans notre nudité même, tenus d’assumer nos laideurs, nos insuffisances, au même titre que nos beautés, nos aisances.

Montant dans un train, te voici… 
Te voici quoi ou qui ? 

Ce qui te frappe du quotidien laisse une trace dans ton vocabulaire ;
Versant riche, versant pauvre, de quel côté vis-tu ?

De ce monde, la fracture saigne, rien ne vient compenser la douleur ;

Sinon l’usage que tu fais de toi-même, pour exister, sur les deux versants.

© Xavier Lainé 2017 - Pronoms indéfinis, recueil inédit II - Tu

Octobre 2002 – Décembre 2005
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dimanche 5 février 2017

II/II - Ainsi estimais-tu






II/II

Ainsi estimais-tu avoir mieux à faire
Et sans doute avais-tu raison

Tu affirmais ne pas être né pour l’échec
Et l’échec te rattrapais à chaque étape
L’échec inexorable face au temps qui passe
Tu affirmais ton devoir pour un fils
Devoir filial mais devoir
Né sous la contrainte
Tu ne savais vivre que sous son emprise

Devoir
Tiens-toi droit
Devoir
Fais un effort

Mais tu estimais avoir mieux à faire
Et sans doute avais-tu bien raison
Nous sommes tous nés pour autre chose
Que ce que nous vivons

Devons-nous renier ceux dont l’existence
Est une fuite inexorable
Tendue entre deux points
La vie--------------------------------------------------------------la mort

Nous estimons tous avoir mieux à faire
Le problème est ici
C’est que nous ne faisons pas toujours mieux
Même en croyant bien faire




© Xavier Lainé 2017 - Pronoms indéfinis, recueil inédit II - Tu

Octobre 2002 – Décembre 2005
Manosque - Aix - Paris - Liège - Forcalquier - Tourtour - Chaumont-Gistoux – Volstroff – L’échalp – Abriès – Saint Saturnin les Avignon

samedi 4 février 2017

II/I - Ainsi, te voici, Toi aussi







II/I

Ainsi, te voici, toi aussi
Un homme parmi les hommes
En proie à d’étranges désespoirs

Tu cherches une raison
Ton soucis se fait vague

Le poète a bien tort, vois-tu, de se mettre un grand P
Un grand P qui l’isole de toute la création.

Le poète est vivant s’il se fond dans le siècle.
Mais c’est une autre histoire dans un temps à venir.

Tu erres un instant au long de pages romanesques.
Tu erres, tu ne comprends pas ce qui fait le succès
Cette étrange alchimie contée par Simone
De Beauvoir en son monde insolent

Le Poète vit à Paris, fréquente les salons
Le poète écrit une œuvre posthume et se tait

Le monde tourne si bien sans Poète, sans poète
Et sans la poésie

Le monde tourne mais sur lui-même

Tu songes et tu explores
Quelque chose en silence
Entre les mots du roman

Poète, poète, étranger au poème

L’homme tournait sur lui-même
Son monde perdait le sens

La préoccupation de l’écrivain bourgeois
Ne rencontrera jamais la pensée du quidam


© Xavier Lainé 2017 - Pronoms indéfinis, recueil inédit II - Tu

Octobre 2002 – Décembre 2005
Manosque - Aix - Paris - Liège - Forcalquier - Tourtour - Chaumont-Gistoux – Volstroff – L’échalp – Abriès – Saint Saturnin les Avignon





vendredi 3 février 2017

I/V - Vous asseyez, Monsieur






I/V

Vous asseyez, Monsieur, 
Une table à l’écart fera bien votre affaire.

Perdu dans vos songes, Monsieur,
Vous oubliez le café et le sucre
Et la gaufre et la chantilly.

Vous restez dans vos songes, Monsieur,
Vous regardez défiler la transparence du monde.
Un mouvement pourtant qui vous traverse
Une polyphonie de sons, de soupirs, de vents.
Vous restez et vos songes, Monsieur, s'imprègnent de l’étrangeté des lieux.

“J’ai toujours fait mes gammes”, dites-vous ;
“J’ai toujours fait mes gammes, et je cherche la vérité des sons harmonisés sur le mouvement du monde.”

Vous repartez, un regard perdu, aveugle, apparemment indifférent à ce qui vous entoure.

Rien ne vous échappe pourtant, assis à cette table à l’écart.

“J’ai commencé par une octave”...
“Lassé, j’en attaquais une deuxième”.
“L’avantage des gammes, c’est de nous faire sentir nos limites et qu’elles peuvent sans cesse reculer.”



Attendre dans l’immobilité la perception du monde, le regarder tourner autour de vous, ne pas en saisir toute la complexité, ainsi allaient vos gammes, Monsieur.



© Xavier Lainé 2017 - Pronoms indéfinis, recueil inédit I- Préambule : l’Homme

Octobre 2002 – Décembre 2005

Manosque - Aix - Paris - Liège - Forcalquier - Tourtour - Chaumont-Gistoux – Volstroff – L’échalp – Abriès – Saint Saturnin les Avignon

jeudi 2 février 2017

I/IV - C'était un samedi soir






I/IV

C’était un samedi soir,
Un samedi soir de guerre lasse
Et de province alanguie.
C’était un samedi soir.
L’homme: était-ce toi ?
L’homme donc : arpentait, songeur,
Un trottoir désert d’une province lasse.

C’était un  samedi soir,
Un samedi soir où la ville attend,
Avec impatience, le retour du lundi
Et le bruissement vertigineux
D’une activité de pacotille.

L'homme, toujours lui, passait.
Au chiche kebab du coin il salue la foule.
L’homme: était-ce toi ? Passait.

Un peu plus loin
Une Lolita de province
Petit sac noir brillant
Jean moulant à pattes d’eph’
Mini-pull ajusté sur poitrine généreuse
Faisait le pied de grue
Dans l’attente d’une pizza.
Maman à côté d’elle : mesurait-elle?
Mesurait-elle le désespoir?
Enfermée et fumante : l’attente.

L’homme regardait Lolita.
Lolita fuyait le regard et croisait les jambes
Ultimes défenses au monde perdu.



C’était un samedi soir sur un trottoir de province.


© Xavier Lainé 2017 - Pronoms indéfinis, recueil inédit I- Préambule : l’Homme

Octobre 2002 – Décembre 2005
Manosque - Aix - Paris - Liège - Forcalquier - Tourtour - Chaumont-Gistoux – Volstroff – L’échalp – Abriès – Saint Saturnin les Avignon