mardi 18 novembre 2025

Alors je suis resté sans voix 2

 





Je vis ainsi à cette heure

Où plus rien n’arrête les détenteurs de la force

Où le seul droit que devrait triompher

Est celui de la guerre de tous contre tous

De chacun contre chacune

Au nom d’un dieu né dans une corbeille

Autour de laquelle vocifèrent trafiquants en tous genres


Je vis ainsi cette heure grave

Qui ne voit dans l’humain

Que variable d’ajustement 

À sombres calculs de rentabilité

Par des algorithmes dépourvus de toute vie

Automatismes aveugles 

Qui ne peuvent que broyer 

Tout ce qui est fragile et vulnérable


Je vis cette heure et j’y écris

Je ne suis pas une intelligence artificielle

J’ai un coeur qui bât une âme qui chancelle

Nausée au ventre devant les massacres 

Devant l’obstination du mensonge 

L’arrogance d’individus sans esprits

Ou du moins qui en ont un

De la grosseur de leurs porte-feuilles


Je vis cette heure et j’écris

D’une écriture qui n’a pas voix au chapitre

Qui ne sait tirer gloire de ce que doigts gourds

Déposent sur les pages de l’histoire

Je vis cette heure glauque

Cette heure de lutte profonde

Entre les pas encore humains

Et ceux qui voudraient le devenir


Je vis et j’écris

Je lance mes mots à la mer

Mots qui espèrent qu’aucun navire de guerre

Viendra en interrompre le chemin

Jusqu’à ton coeur toi qui succombe dans les ruines


Je vis et je tente encore d’écrire

Mes mots ne forment aucun rempart

Ils tentent juste d’être là

Où ma conscience me dicte de les poser

À défaut de faire rempart de mon corps

Pour protéger tes enfants

Amis inconnu qui agonise 

Sous les coups des abrutis avinés

Ignorants de toute humanité


Je vis et j’écris

Je vis et je crie

Dans le silence glacé des complicités

Je rêve d’un tribunal humain

Qui viendrait mettre criminels et complices

Devant l’abomination de leurs actes


Je rêve

Il ne me reste que ça

Rêver et écrire

Pour ne pas exploser de colère

Tandis qu’ici et là

Silencieux et complices

Vous expédiez vos affaires courantes


Je rêve et vomis

Devant l’abominable spectacle

De la déroute de notre humanité



Xavier Lainé

2 octobre 2025


lundi 17 novembre 2025

Alors je suis resté sans voix 1

 





On ne cesse de parler au nom de

On ne cesse d’usurper la parole

Répandant croyance

Que parole de l’autre ne vaut rien

Que cet autre est trop nul

Pour lui-même dire

Ce qu’il a sur le coeur ou dans le ventre


On ne cesse de parler à la place

Comme si l’autre dans sa misère

N’avait pas assez de mots 

Pour en dire la douleur

Pour en dire la stupeur

Alors on dit pour lui

Avec ce qu’on pense de lui


Mais lui

Cet autre qui tente de survivre

Dans un monde qu’il n’a pas désiré

Il ravale ses mots

Comme ses larmes

Il ne cesse de fuir devant les bombes

Que sont les mots mal dits

Les maux mal exprimés


Lui

Cet autre

Dont mon talent d’écriture

Ne pourra jamais rien dire

Sans prendre le risque

D’un fantasme sans réalité

Dont les puristes me diront 

Que c’en est l’essence



Xavier Lainé

  1er octobre 2025


dimanche 16 novembre 2025

Une autre nef des fous 30

 






Mon voyage n’a pas de terme : il se poursuit et se poursuivra tant qu’humanité trouvera le moyen de survivre à elle-même.

Je demeure au fond de cette Santa Maria de mots, à contempler ce que nous ne comprenons pas, ce que nous ne comprendrons jamais, ce qui est en soi plutôt réconfortant.

Quelle plaie ce serait si notre science et nos savoirs se mettaient à prétendre tout comprendre !

Je regarde donc cette tragédie humaine qui souvent tourne à la comédie, mais avec crimes à la clef qui nous laissent désemparés et sidérés.

Cette sidération vient non pas de l’ignorance qui est la nôtre mais de ce que nous savons ; nous savons parce que nous voyons et que même les moins compétents sont humains, sont donc capables de voir et d’analyser, ne serait-ce que pour s’organiser dans notre survie.

Je parlerai plutôt d’une méconnaissance. C’est plus pertinent, ça nous dit que nous avons le droit de ne pas tout appréhender.

Par exemple, étant en perpétuelle méconnaissance de nous-mêmes, il nous est bien difficile de nous mettre dans la peau des tyrans, des criminels, des génocidaires de tous bords et de toutes espèces. 

Parce que nous mettre dans leur peau, ce serait nous regarder en face, face à notre capacité à être sublimes, mais aussi à disjoncter, à devenir bourreaux de la pire espèce.

C’est en nous, c’est ce qui explique peut-être notre capacité à nous adapter à un monde de plus en plus inhumain, et parfois à nous laisser embarquer dans des stratégies qui nous mènent au désastre.

Notre conformisme, notre indignation à géométrie variable, notre couardise, notre indifférence protectrice ne sont que manières de nous fuir.

Israël ne serait au fond que le dernier avatar du colonialisme européen, celui qui nous met devant ce que nous sommes, nous autres, blanc européens : des prétentieux à la tyrannie de supériorité. 

Ce qu’Israël commet à Gaza, nous place devant ce miroir de nécessité impérieuse d’une décolonisation de nos esprits.

Il est temps de ne plus parler au nom de… Il est temps de donner la parole, ce qui serait déjà une reconnaissance de l’humanité de l’autre.



Xavier Lainé

30 septembre 2025


samedi 15 novembre 2025

Une autre nef des fous 29

 





Quel fil suivre qui reprenne les propos sans rien retirer ?

J’étais parti sur cette ségrégation qui nous semble tellement naturelle qu’on ne la regarde plus.

Tout le monde ne se mélange pas dans ma ville.

Tous les quartiers ne se ressemblent pas.

Les populations sont enfermées derrière grilles et digicodes.

Chacun a pour consigne de rester à sa place.

Et si c’était ici que commençait le syndrome génocidaire, le nettoyage ethnique ?

Alors je retrouve mon fil, moi qui ne cesse de voyager à fond de cale, que nul ne connaît tout en croyant que.

Mais non, je suis cette ombre qui traverse les places, qui hume l’air dans des quartiers très souvent silencieux et déserts.

Je regarde et ma plume s’envole.


Qui sont les « indiens » en ces temps d’obscures discriminations ?

Chacun peut en être ou se sentir en être.

Riches qui ne fréquentent pas les pauvres et vice-versa.

Nous voilà triés insidieusement selon notre couleur de peau, notre origine sociale, notre religions, nos critères sexuels, nos philosophies.

Tri ethnique ou sociologique, c’est toujours un tri.

Que celui-ci soit ostensiblement pratiqué par des lois et décrets ou par des habitudes jamais questionnées, il s’agit de ne pas mettre toutes les populations dans le même panier.

Bien sûr on s’emporte devant le Ruanda, la Palestine, l’Afrique du sud.

On s’emporte, on vitupère, on accuse les autres dirigeants de pratiques dégradantes pour notre humanité commune.

Et on oublie de regarder là, juste à côté.

On ne voit pas la sélection faite parce que notre nature blanche dominante nous est inculquée dès le biberon.

On ne s’étonne pas de ne croiser que nos semblables, les autres étant invisibles, rendus invisibles sans que rien n’oblige cette ségrégation.

C’est pourtant ici que tout commence et finit.



Xavier Lainé

29 septembre 2025


vendredi 14 novembre 2025

Une autre nef des fous 28

 





De partout jaillissent des lumières

Elles viennent des petits

Ceux qui d’ordinaire n’ont pas la parole

Mais cette fois-ci ils la prennent

Est-ce pour autant que clarté les éveille

Je ne sais


Il est dur de regarder en face

Le monde dans lequel on baigne

Dont on boit la logique au biberon

Dont on subit la vindicte à longueur de vie

Alors c’est plus simple de marquer distance

Pour ne pas voir ne pas avoir à dénoncer


Lorsque la tête est en-dessous

De la ligne de flottaison

Que respirer devient difficile

Vivre encore plus

C’est plus simple d’ignorer

Le joug qui te contraint

Alors tu retournes sagement

Dans la cale du navire

Tu luttes contre les rats

Qui viennent manger ta maigre pitance

Et tu pries


C’est toujours un refuge

On t’a tellement appris

Qu’il vaut mieux étouffer ta colère

On t’a tellement affirmé

Que le monde serait toujours ainsi

Que tu ne peux l’imaginer autre

Tu refuses même d’en envisager un autre visage



Xavier Lainé

28 septembre 2025


jeudi 13 novembre 2025

Une autre nef des fous 27

 






Mais peut-être ma voix finira par s’éteindre

Avec le dernier humain capable de penser par lui-même

Puisque désormais sous la tutelle des robotisés lobotomisés

Mes semblables se laissent conduire avec maigre résistance

Vers un monde sans âme et dénué de pensées autonomes


Peut-être devrons-nous maintenir le flambeau du bout de nos plumes

Écrivains et penseurs pourraient être les ultimes lumières

Dans la pénombre qui gagne du terrain

Lorsque nous en sommes à chercher les failles

Dans les pâles imitations d’une intelligence artificielle


Tu regardes un tableau une danseuse en sa performance

Tu lis un livre une pensée tu écoutes une musique

Il te faudra t’interroger sur la véracité de cet objet

Dont certains prétendent que l’absurdité artificielle

Serait capable de reproduire la forme à l’infini


Pauvre monde légué à nos enfants qui ne distingue plus

Le vrai du faux sauf à acquérir compétences policières

Pour en détecter la trace subtile entre les mots les notes les pas

Ce sont désormais des robots qui décident d’assassiner les peuples

Pour que riches profiteurs du désastre puissent établir

Sur des plages devenues cimetières leurs immondes villégiatures


Nous en sommes à ce stade de perte du sens

Qu’à chaque démarche il nous faut montrer patte blanche

Prouver que nous ne sommes pas des robots

Mais question posée par eux-mêmes à l’infini de ce puits

Où l’absurde côtoie la folie dans une déshumanisation profonde


Certes humains nos mots cheminent dans la forêt de nos lectures

Mais c’est parfois chemin étroit et tortueux qui permet l’acte d’écrire



Xavier Lainé

27 septembre 2025