mardi 21 octobre 2025

Une autre nef des fous 5

 





C’est moi et ce n’est pas moi. Je suis cet être un peu fantomatique qui parfois arpente les rues, perdu dans ses pensées.

Il vous arrive de me croiser, mes pensées se font tellement absorbantes que je ne vous voie qu’à travers une brume épaisse.

Comme celle qui ce matin d’après orage couvrait ce pays presque à l’étouffer.

Pas l’habitude du brouillard et pourtant il semblerait qu’il faille bien s’y faire.

C’est moi et ce n’est pas moi.

Quelle est la justesse d’un regard, d’un ressenti nourri de centaines d’ouvrages.

Vous m’invitiez à revenir à travers un petit ouvrage de William Marx, sur la vie et l’oeuvre de Cervantes.

Oui, sans doute est-ce ainsi qu’il faut me croiser : je ne porte pas d’armure, ni de heaume, ni de lance, je ne chevauche pas Rosinante et ne suis pas suivi par Sancho sur son âne, vitupérant contre ce rêveur si prompt à prendre les moulins à vent pour des géants menaçant son pays.

Mais c’est un peu ça : parfois ma tête bourdonne des heures passées dans la compagnie des livres.

Je n’ai pas eu la chance d’avoir un brillant parcours universitaire. Je me suis vengé en dévorant toute une vie tous les ouvrages disponibles sur l’étalage des librairies.

Je sais qu’il n’est pas, dans ce pays, de bon ton de faire étalage d’être autodidacte comme l’était Don Quichotte : on cours le risque d’une mauvaise interprétation des choses ou de fantasmer le monde, le regardant à travers le prisme des lectures.

Je prends ce risque et ne croit pas trop me tromper en observant et en recherchant jusqu’au fond de moi-même ce qui viendrait éclairer cette tendance à l’exclusion, à la ségrégation, à la domination (j’ai déjà écrit sur ce sujet et n’y reviendrai pas) et donc à l’esprit colonial si présent en nos âmes blanches (mais pas comme neige).

Je prends ce risque au point de ne plus être, comme je l’ai écrit aussi, que la typographie de mon écriture.



Xavier Lainé

  5 septembre 2025


lundi 20 octobre 2025

Une autre nef des fous 4

 






Car pour celles et ceux qui étaient là, dans cette salle polyvalente, il n’y a pas qu’un problème social ou racial, il y a un problème culturel : dans ce pays où j’ai posé mes valises, le cosmopolitisme est caché, nié, toute culture autre que la dominante ne trouve pas place. On y cultive l’entre-soi frileux.

Je comprends ça. Je fus de ces gens qui ne savent rester nulle part sans avoir dans l’idée qu’il pourrait s’en échapper. C’est troublant pour qui est sédentaire en diable, de côtoyier cette instabilité.

C’est ce qui rend la vie des migrants incompréhensible.

D’autant plus incompréhensible que dans la stabilité je trouve du confort, du bien être qui est le pendant du bien avoir.

Plus j’ai, plus je vais.

Je vais comme tout le monde, dans une trajectoire de vie : je nais un jour et au bout je meurs, c’est imparable. Entre temps, me croyant au-dessus de la mêlée, j’imagine que toute l’humanité devrait vivre comme moi.

Alors vous imaginez : si en plus d’avoir un mode de vie différent du mien, je constate que ces gens qui ne sont pas de ma couleur, pas de ma religion, possèdent des richesses qu’ils n’exploitent pas alors que moi, j’en ferai de quoi m’assurer des lendemains peinards, ce que ça peut provoquer en mon âme certaine d’être à sa place.

C’est là que tout commence. Je convoite le champ du voisin, puis je convoite sa maison, et pour finir je le vire manu militari pour prendre sa place.

Je suis le pagure ou bernard-l’ermite de l’humanité. Je suis en fait pathologiquement attaché au toujours plus de peur du définitivement moins. Les limites de ma vie me sont insupportables alors je rêve de devenir immortel pour le seul bonheur d’accumuler encore plus de richesse.

Et si autour de moi certains crèvent de faim je n’en ai cure : c’est qu’ils ne savent pas y faire (si, si, j’ai déjà entendu ça : si tu ne t’en sors pas c’est que tu ne sais pas t’y prendre, dans la bouche de certains bien assis sur leur compte en banque).

Il y a donc ceux qui sont et comme dirait l’autre, ceux qui ne sont rien. Il y a ceux qui ont droit à la parole et ceux qui doivent obéir et se taire.



Xavier Lainé

4 septembre 2025


dimanche 19 octobre 2025

Une autre nef des fous 3

 





Pendant des années je fis partie des nantis et comme beaucoup de ceux qu’on qualifie d’élite, mes enfants fréquentaient l’école privée, privée de quoi, je n’ai jamais vraiment bien compris, mais elle se nomme ainsi.

Il fallut qu’un enfant un peu en difficulté sorte de ce milieu protégé pour que je comprenne.

J’entrais en « salle polyvalente », assez mal entretenue.

L’enfant était dans l’angoisse, assis à mes côtés. On lui avait dit, dans son milieu protégé que là-bas, il serait confronté aux « cas sociaux ».

Ceci dit, je n’ai pas très bien compris qui était ainsi stigmatisé, les personnes ayant peu de moyen ou les comportements. Parce que, évidemment, les gens de peu de moyen en milieu privé (de quoi je ne sais pas) sont assez rares, par contre, s’il s’agit des comportements, excusez-moi du peu, mais de visu je fus bien contraint d’observer que la règle avait l’air de s’inverser.

J’entrais donc dans une salle trop petite pour contenir tout le monde et plutôt mal entretenue.

Je regardais autour de moi et réalisai à quel point la ségrégation sociale voir raciale était intériorisée, sans que nul ne s’en offusque.

Il y a donc en cette ville où j’ai posé mes valises, des zones réservées à « ceux qui ont les moyens », d’autres où vivent ceux qui n’en ont pas, ou peu. Deux mondes qui ne se rencontrent que fort peu. Les uns vont au supermarché, si possible halal établi en périphérie de la ville, les autres tenant conférence sociale entre gens comme il faut le samedi dans le centre ville.

C’est discret et je vais me faire mal voir, c’est certain. On me dira que j’exagère et c’est vrai, j’exagère, je grossis le trait, mais si peu.

Dans son dernier ouvrage Jacques Rancière, à propos du sens philosophique de la politique exprime très bien cette invisibilité de la ségrégation (sociale ou/et raciale, prenez-le comme vous voulez) : il y a ceux qui ont accès à la parole, qui demandant à ceux qui n’y ont pas accès de les comprendre. Mais les second ne peuvent pas comprendre : leur monde est tellement aux antipodes des premiers !

C’est un problème, cette division d’un pays entre ceux qui sont d’ici et ceux qui n’en sont pas !



Xavier Lainé

3 septembre 2025


samedi 18 octobre 2025

Une autre nef des fous 2

 






C’est un étrange pays dont on ne parle qu’en termes ensoleillés : farniente et terrasse de cafés où siroter un pastis en contemplant le jeu de boule.

Clichés de carte postale à l’usage des consommateurs de tourisme.

On vous vante le pays de assorti du nom d’une célébrité locale, parfois nationale et le tour et joué !

Je ne suis pas de ce pays là.

Je suis d’un pays rebelle à toutes chaines ou laisses ou licols.

Itinérant depuis toujours, je ne suis pas venu là pour faire joli mais pour me souvenir d’une terre qui n’existe plus sinon dans l’imaginaire de ceux qui n’y vivent pas, ou qui y vivent avec l’intention d’en vendre les attraits au plus offrant (mais si possible avec large marge bénéficiaire).

Je suis d’un pays qui a disparu, qui ne parle plus une langue distincte sinon dans des célébrations « folkloriques » qui ne sont que l’ombre de ce qu’il fut, une vision qui n’a jamais existé.

Je vous parle d’un pays âpre et dur, aux esprits aussi rocailleux que les paysage qui le forgent.

En cet étrange pays, on pouvait autrefois être accueillis et en repartir, on pouvait même y avoir port d’attache sans pour autant y prendre racine.

Désormais, même après des années à y travailler au bien commun, à y créer une oeuvre posthume, on vous demande encore si vous êtes d’ici.

Mais qu’importent les racines à l’heure où le sort de l’humanité conduit tant de ses membres à devoir migrer, risquer sa vie pour sauver sa peau dans le désastre qu’une minorité d’humains (je ne sais si le terme est encore approprié les concernant, tant ils semblent avoir fait sécession du commun des mortels) sèment dans leur sillage au nom de leur domination coloniale.

Car ici, dans ce pays comme ailleurs, il y a ceux qui se montrent, cherchant la pleine lumière des feux de la rampe, qui veulent être de l’élite des élus ou réélus, et ceux qui sont dans l’ombre, dont l’existence est en elle-même un combat pour survivre avec les miettes laissées par les premiers.

On est bien loin du pays idyllique vendu sur les prospectus d’offices du tourisme, dans les festivals tenus et fréquentés par les premiers véhiculant une « culture » qui serait de bon aloi tandis que les « manants » seraient « incultes ».



Xavier Lainé

2 septembre 2025


vendredi 17 octobre 2025

Une autre nef des fous 1

 


Pieter van der Heyden / L'Ecaille naviguant/Open éditions PUR




C’est un jour d’automne qui accompagne les premiers pas d’une rentrée promise à la houle des colères.

Mais peut-être la pluie ici va en effrayer plus d’un.

Je vis en cet étrange pays où tout est prétexte à rester terré chez soi.

Ce qui n’exclut pas de maudire élus et responsables pour leur incapacité à répondre aux demandes non formulées.


Je vis en cet étrange pays qui s’en réfère toujours à des « élites ».

Auto-proclamées, elles aiment qu’on les place sur le piédestal de médias qui rêvent d’un public endormi.

Automne ne veut pas encore dire hibernation.

Mais dans cet étrange pays, il fait toujours trop chaud, ou trop froid, ou il pleut ou trop de soleil.

Un étrange pays où toutes les raisons sont bonnes pour regarder ailleurs.

Un pays où aller mal n’étonne plus personne.

Comment aller bien quand la reconnaissance tarde, que le salaire est en berne, que les relations sont tirées de colères ?


Je vis en ce petit pays replié sur lui-même.

Faute d’y proposer vie culturelle intense on se vautre sur canapés inconfortables et on attend.

Je ne sais pas ce qu’on attend mais on le fait, et on le fait bien.

On attend ou on distribue avec ardeur militante les prospectus venus de Paris.

Car on a bien lu François Villon : on sait qu’il n’est bon bec que de là-bas et que toute parole venue d’ici (que certain disent d’en bas, ce qui est vrai géographiquement mais pour le reste est douteux) est vouée au silence médiatique profond.

Il faut avoir fait ses preuves en ces lieux capitaux, briller dans les meilleurs maisons d’édition de la capitale (aux mains impures des oligarques masqués).

À défaut, on végète à l’ombre, condamné à CNEWS ou BFMTV jusqu’à la nausée.

Je vis en ce pays là dont il me faut expurger la tyrannie pour respirer.



Xavier Lainé

1er septembre 2025


mardi 23 septembre 2025

25 septembre 2025 : "Visible/invisible : l'art dans la ville"

 





Ateliers d'écriture gratuits de 10h30 à 12h et de 14h30 à 16h


Librairie Le petit pois

Place du Terreau
04100 Manosque
France

Les membres de la revue Filigranes et a librairie Le petit pois proposent un échange et un temps d’écriture partagé autour du thème « Visibles/invisible : l’art dans la ville »,  en résonance avec l’œuvre de l’artiste franco- arménien Jean Carzou et à l’occasion de la publication du numéro spécial de la revue consacré aux ateliers d’écriture tenus en 2024 dans le Centre Carzou.

Filigranes, revue d’écritures, est née de l’intuition qu’une écriture, pour éclore, a besoin de trouver des lieux d’accueil, de rencontre.  Chaque numéro est fabriqué collectivement au cours de séminaires publics.

Renseignements et réservation (2 ateliers de 10 participants) par SMS au 0643245561

lundi 22 septembre 2025

Filigranes spécial Carzou

 






En Septembre 2024, Filigranes fut invité à animer, pendant la festival des Correspondances, deux ateliers d'écritures sur le thème "Monde réel/Monde imaginé, à partir de l'oeuvre monumentale de Jean Carzou.

Ce fut l'occasion de découvrir, engager une relation avec ce travail, au premier abord difficile.

Mais voilà, ces oeuvres sont désormais pour un temps indéterminé enfermées derrière les lourdes portes de la chapelle qui les héberge.

L'idée d'un numéro spécial de la revue est venue dans le cours des ateliers d'écriture. Il en est en grande partie la restitution.

Le projet était d'en faire une présentation et de renouveler les ateliers en 2025.

Faute de pouvoir le faire sur place, la librairie Le Petit Pois nous ouvrira ses portes, jeudi 25 septembre, à 10h30 puis à 14h30, pour deux moments de partage et d'écriture sur le thème "Visible/Invisible : l'art dans la ville". Il est possible de s'inscrire par SMS au 0643245561.

Ce sera une occasion d'ouvrir les portes aux voix qui perlent en dedans, de se mettre à écrire même si parfois on imagine ne pas savoir le faire, de participer à un travail éditorial particulier qui vise à ouvrir un espace à l'écriture du commun.

Communs, communes, pour vous abonner, participer, vous pouvez trouver tous les renseignements utiles ici : Filigranes la revue

Au plaisir de vous croiser et de vous accueillir sur ce beau chemin des mots.

Xavier Lainé

Manosque, 22 septembre 2025