samedi 3 août 2024

Chroniques d’un désastre annoncé 9

 





On joue et puis parfois on perd

Parfois on croit avoir gagné mais c’est pour mieux perdre mon enfant

On joue

On joue sa vie à la roulette d’une tradition politique

D’une façon de la pratiquer qui en fait une arène où s’épuisent les gladiateurs tandis que le peuple est dévoré par les lions du profit

Comme si les prises de parti ne nous concernaient que de loin

Puis on s’en retourne en bougonnant que rien ne changera jamais

« Tous pareils » qu’on psalmodie sans espoir en fermant le portail électrique qui nous protège des autres

Ces autres qu’on surveille de près croyant qu’ils vont venir voler maigre pitance

On se méfie de tout en royaume du désastre

Il n’est plus d’humanité qui trouve grâce aux yeux des post-humains l’oeil rivé sur les écrans plats d’une conscience évanouie

Au royaume du désastre on ne sait que mesurer l’ampleur des destructions en cours

Sournoisement mais sûrement le citoyen réduit au rôle ingrat de consommateur est livré seul aux grossiers appétits des « actionnaires »


On joue et puis on perd

On ne sait que perdre puisque on joue à l’aveuglette

Qu’on ne sait jamais d’où partira la balle

Ni quand


On joue et puis on perd

On reste médusé sur le bord d’un chemin dont nul ne sait plus où il pourrait nous mener

Désemparés on réagit au quart de tour dans l’émotion de l’instant

On ne voit rien du mur ni du précipice

Il s’en trouve même pour nous pousser dans le vide

Après coup on dit qu’on n’aurait pas dû mais le mal étant fait on se replie frileusement sur ses pénates


On joue et puis on perd

On jure qu’on ne nous y reprendra plus

Mais le blanc installé dans nos mémoires on remet ça

On multiplie même les bévues

On refuse d’ouvrir les yeux 

« Pas voir »

« Pas savoir »

« Pas dire »

Le sujet est intarissable en territoire perverti du désastre


*


« Faire littérature »

Littéralement commettre des ratures

Des bavures pour conjurer le désastre

Ne pas s’abaisser à « vendre » des mots si chèrement arrachés à la vie

Pas de marché à conclure pour celui qui écrit

Juste écrire parce que tu ne sais pas faire autrement

Dans le champ désastreux institué par le marché généralisé

Tu n’as rien à vendre


Tu tentes d’écrire 

C’est ce que tu sais faire de mieux

Ça ne te compromet pas

Tu t’installe dans le silence, volets tirés sur le désastre en cours

Et tu écris 

Tu laisses tes doigts courir sur le clavier

Qu’importe que l’écrit ait « valeur »

Il est là vibrant au rythme de ton âme qui n’en peut plus

De vivre en ce monde où chacun doit se compromettre avec les marchands


*


Toujours lorsque tu parles

Lorsque tu écris

Les gros mots sont lâchés


« Idéaliste »

« Utopiste »

« Rêveur »


Gros mots lâchés comme autant de signes du désastre en cours

Car au fond qu’est-ce qu’une vie

Qui ne laisse plus libre cours aux idées

Qui interdit toute utopie

Qui enferme les rêves derrière les murs d’un réel

D’un réel toujours plus intolérable

Toujours plus misérable

Toujours plus étriqué


Tu es là

Tu courbes le dos pour mieux atténuer l’effet 

De ces vindictes péremptoires


Parfois même tu finis par te taire

Par refuser de défendre la trace laissée sur les pages

Pour ne rien corrompre de cette droiture

Pour ne pas faiblir sous le poids désastreux

D’un monde toujours plus pesant sur les mêmes épaules


Tu te tais

Tu refuses d’apparaître en public

Avec tes écrits comme médaille qui te donnerait le droit de

Le droit de rouler des mécaniques 

Le droit de parler à la place de 

De faire comme les autres

De beaux et vains discours

Avec la vanité d’être celui qui écrit


Il faudrait paraître pour vendre

Payer pour paraître

Pour apparaître et être adulé

Adoubé sur la scène pitoyable 

Où s’étalent les fausses célébrités


Que t’importent l’avenir de tes mots

Ils n’auront de sens qu’à l’épreuve du temps


On n’est pas artiste ou écrivains

On ne cesse de chercher à le devenir


Parfois on meurt avant d’en avoir atteint l’ombre


*


Au risque d’être haï pour avoir tenu bon

N’avoir signé aucun compromis

Au risque de mourir un jour sans

Sans avoir vu le moindre de mes mots trouver sa place

Au risque


À ce risque là que je prends

Je demeure fidèle

Le problème n’est pas d’être haï

Mais que celui qui se livre à ce désastre de la haine

Sache pourquoi


Le reste ne vaut pas un mot dans la littérature



Xavier Lainé

9 juillet 2024


vendredi 2 août 2024

Chroniques d’un désastre annoncé 8

 





Certes en proie à l’émotion on crie victoire

Même si


Même si l’étendue du désastre ne semait plus son trouble

Dès l’instant où les forces s’inversent

Comme si s’effaçaient illico toute trace

De ce fascisme rampant

Qui serpente dans nos modes de vie et de pensée

Dans nos éléments de langage et comportements


Certes en proie à l’émotion on crie victoire

Même si


Même si ouvrant les yeux et rentré dans ses pénates

Après avoir fêté ce qu’avec trémolo dans la voix

On veut se persuader être un succès

On laisse faire les élus et on part en vacances

Alors qu’un embryon de sagesse

Nous commanderait la prudence et la vigilance

Pour ne pas nous faire déposséder encore une fois


Certes en proie à l’émotion on crie victoire

Même si


Même si derrière les propos de miel

Où hier encore se déversait le fiel du mépris

Ne sont que mauvais masque posé sur le visage hideux

Qui fait pari sur la défaite du peuple

Une fois rentré chez lui satisfait de sa mobilisation

Sans entrevoir les jeux sinistres pour préserver le système



Xavier Lainé

8 juillet 2024


jeudi 1 août 2024

Chroniques d’un désastre annoncé 7

 





Jour J mais pas encore heure H

Le coeur qui se serre et l’esprit qui vagabonde

C’est sûr on fige tout

C’est là aussi une partie du désastre

On fige tout

On dit que c’est la guerre des « extrêmes »

Comme si l’humanité était déjà coupée

Amputée et meurtrie

Certes elle l’est

Mais c’est de ne pas savoir comment faire

Avec ce truc encombrant et mal défini 

Qui lui vaut ce nom


On dit que c’est lutte entre droite et gauche

Certes en terme d’hémicycle

Mais aurions nous des natures en demi-cercle 

Que nous ne pourrions demeurer en place

On nous jette poudre aux yeux

On nous enfume avec des barrières et des frontières

On stigmatise les uns

On encense les autres

Pour mieux cacher qu’il s’agit d’un désastre

Celui élaboré pour permettre à quelques-uns

De se ménager une vie confortable

En écrasant les autres


Ce monde là a un nom

CAPITALISME

C’est lui qui est à l’origine du désastre

Nous le savons mais faisons semblant de n’en rien voir



Xavier Lainé

7 juillet 2024


mercredi 31 juillet 2024

Chroniques d’un désastre annoncé 6

 





C’est quoi vivre en territoire dévasté

C’est quoi sinon survivre et verser dans l’impensable

Dans l’innommable

Désormais que la boite de Pandore est ouverte

Que les monstres montrent leur vrai visage

Que nous savons vers quels naufrages nous allons


Alors comme avant de mourir on tente encore

De se raidir

D’empêcher le massacre

On fait semblant d’y croire

Pour simplement nous cramponner

À notre maigre radeau d’humanité


Le pays des droits de l’homme

Conduit par l’homme le plus cynique qui soit

Croyait faire barrage au pire

Le triste sire ouvrait des voies d’eau dans la coque

À grands coups de concession aux odieuses rengaines

Le pire est le naufrage des mots 

L’effondrement du sens


On ne dit plus ce qui est

On travestit le réel sous des mots désossés

Dont le squelette disparaît sous la boue des mensonges

Nous en sommes là

Le poète dans le silence des livres

Pleure toutes les larmes de son corps

Quelque chose d’odieux se trame

Dont nous ne saurons peut-être jamais

Nous défaire de l’outrage


*


Tu croises du monde 

Au hasard de tes déambulations citadines

Tu les dévisages

Tous ces gens que tu rencontres

Tu te dis que parmi eux

Trente pour cent ont fait le choix du pire

Rejoignant sans coup férir

La tribu des racistes

Même si certains clament que non

Mais si


Mais si

Vous y voilà rangés

Vous qui prétendez n’avoir jamais essayé

De boire du nettoyant WC

Vous devriez essayer pour voir

Peut-être que ça vous décaperait l’esprit

Aussi sûrement que les psalmodies médiatiques

Qui tentent de faire passer le brun pour du blanc

Et le rouge pour du brun


C’est ainsi qu’avance le fascisme

Dans cette méprise de la langue

Qui ne sait plus ce qu’elle dit

Faisant passer pour vraies

Les pires contre-vérités

Pour vérités les mensonges éculés

Langue qui vante la bêtise

Condamnant la connaissance

Au nom d’une haine du savoir



Xavier Lainé

6 juillet 2024