mercredi 9 décembre 2020

Lettre du bord du gouffre 41

 




Le stratège atmosphérique a donc causé, depuis sa stratosphère.

Comme les tomates sans goût de l’agro-business, il est hors-sol.

Sidérant d'en entendre qui presque le remercieraient de sa mansuétude à réouvrir les commerces, à prononcer le mot "culture", autoriser réouverture des cinémas et théâtres tout bientôt, si nous sommes sages, et obéissants.

Mais oui, papa, merci, papa !

Tu t'es bien amusé, pendant que nous obéissions à ton confinement ?

Exit la loi sur la liberté de la presse de 1881, bienvenue en régime policier sans contrôle !

Merci papa d'avoir profité de notre privation de liberté pour écorner un peu plus ce que d'aucuns nommaient "démocratie", sans voir que c'était un leurre depuis 1958 !

Ha ! Quel bonheur que tu aies parlé de culture, papa !


Mais, au fait, tu n'as rien vu, l'autre soir ?

Tu n'as pas vu ce que ta police accomplissait aux pieds de Marianne ?

Tu n'as rien vu ?

C'est vrai, pardon, tu étais tellement occupé à couper nos vies en tranches, à morceler nos espaces de liberté, à mettre au point tes nouvelles contraintes !

Vraiment, c'est pas de pot pour les migrants, les journalistes, les élus qui s'en sont pris plein la gueule, que tu fus tellement occupé !


De ta stratosphère, tu ne peux pas tout voir, n'est-ce pas ?

Seulement voilà, ce qui se passe à notre niveau, tu sais, ce niveau où des "riens" hantent les gares en espérant survivre à tes caprices de sale gosse de riche, c'est du sordide, du tragique : on crève de faim, ici bas, on perd des mains, des yeux, on est piétiné par ta maréchaussée. Et tu ne vois rien, tu vis dans le déni de ta propre culpabilité. Il faudra qu'un jour on te rafraîchisse la mémoire !

Il est bien rare qu'un crime demeure impunis, et le tien est loin d'être parfait ! Alors te remercier d'avoir prononcé le mot "culture" qui t'arrachait la gueule jusqu'à présent, tu vois, moi, ça me donnerait envie de vomir.


A suivre...


Xavier Lainé


28 novembre 2020 (3)


mardi 8 décembre 2020

Lettre du bord du gouffre 40

 




Mais pas un mot, n'est-ce pas ?


Pas un mot pour les migrants expulsés, Place de la République.

Pas un mot alors que gelées s'invitent, pour les trois cent mille qui dorment dans les rues.

Et y meurent sous nos yeux encore au chaud ?


Qu'ai-je fait d'écouter le poste ?

Les zélateurs du prince causaient avant lui.

Ils n'avaient que paroles creuses à débiter en morceaux.


Le stratège atmosphérique n'avait pas encore ouvert la bouche qu’ils avaient déjà son discours en main.

Car il n’est toujours question que de lui, jamais de nous, de toi, de moi, des autres.

Toujours lui, narcisse splendide poussé là par ses semblables en fortune.


J'ai éteint le poste et rêvé d'aller boire un petit coup, dans l'aurore des sentiments hivernaux, au café des amis qui restera fermé.

A moins que nous sachions expédier le stratège jusqu'en la stratosphère.

Et, pourquoi pas, au-delà.

Ce serait sacré soulagement !


Partez donc, indigne !

Embarquez avec vous vos discours creux que vous êtes seul à comprendre !

Pitié pour nos vies : partez donc, retournez à vos petites affaires de banquier sans âme.

Offrez nous des vacances, ou au moins taisez-vous en attendant qu’urnes parlent et vous éjectent en bonne et due forme démocratique.

Votre présence est un poids sur nos épaules que vos prédécesseurs de tous poils avaient déjà largement chargées.

Retournez donc à vos tiroirs caisses et laissez-nous vivre à notre guise.

Il en est tant qui savent désormais la faute qu’ils ont commises : en croyant éviter la dinde ils eurent son bac-similé. Bon voyage, père Ubu !


A suivre...


Xavier Lainé


28 novembre 2020 (2)


lundi 7 décembre 2020

Lettre du bord du gouffre 39

 




Je ne devrais pas écouter les informations.

Je ne devrais pas.

Les voilà qui décortiquent discours du stratège atmosphérique avant même qu’il soit prononcé.

Je ne devrais pas.

C’est comme un avant goût de Corée du Nord, au moment de prendre mon café.

Comme un goût de dictature qui ne dirait pas son nom.

Un goût âcre et rance, un goût de déjà vu en tant et tant d’autres lieux.

Un homme parle, qui a un aspect tout à fait convenable.

Il est issu du sérail, de cette engeance qui a le bon goût de ne pas tremper dans le pire, du moins en apparence.

Un homme parle qui n’est déjà plus un homme, mais, se prenant pour un roi, n’est que sujet d’autres qui tirent ficelles.


L’argent n’a pas d’odeur, qu’ils disent.

Mais si, sentez donc cette odeur âcre, cette odeur rance.

Pendant que l’homme bien mis parle, d’autres sur une place écrasent de leurs bottes des enfants sous des tentes d’infortune, d’autre encore matraques et tirent sans état d’âme, tristes sujets d’un roi sans envergure dont le masque tombe, ne cesse de tomber.


L’homme parle.

On décortique ses paroles avant même qu’elles soient prononcées.

Le texte est écrit d’avance.

Il met des barbelés sur nos consciences.

Il pose des miradors pour surveiller nos libertés.


L’homme bien mis parle, prononce les mots que d’autre ont écrit pour lui.

Ce serait une insulte pour les marionnettes que de lui donner ce nom.

C’est un question d’argent dans un monde bâti autour de ce temple : une corbeille boursière dans laquelle la vie ne compte pas.

Mais pas un mot, n’est-ce pas ?


A suivre...


Xavier Lainé


28 novembre 2020 (1)


dimanche 6 décembre 2020

Lettre du bord du gouffre 38

 




Difficile, il est vrai de pleurer sur les théâtres fermés, les scènes musicales et de danse éteintes, les livres interdits à la vente, alors que la peur te prend les tripes.

Difficile de t'arrêter avec ton caddie chargé de provisions cancérigènes lorsque protestation s'invite devant la porte de ton temple hebdomadaire.

Tu traverses, tu détournes ton regard devant les mains tremblantes, sur les trottoirs d'un pays à l'agonie.

Tu traverses, tu fais semblant de ne rien voir : tu as peur, peur de tout et même de ton voisin que tu filmes s'il en vient à ne pas respecter les consignes absurdes.

Tu dénonces, tu vocifères et insultes, pauvre collabo de piètre résurgence.


Vous croyez peut-être que j'affabule ? 

Or voyez-vous, l'écho de cette société déchirée par un stratège atmosphérique élyséen fort mal inspiré et conseillé, qui surfe sur la vague d'un mufle hideux me parvient.

Chez moi, les bouches s'ouvrent, elles font du lien entre d'infinies douleurs et la mauvaise vie imposée.

Comment ne pas avoir le dos douloureux quand la pression se fait si forte sur des épaules déjà fourbues ?

Comment demeurer sain d'esprit quand la peur prend toute la place ?

Comment survivre à l'avalanche des décisions absurdes et infondées ?

Car chacun au fond sent bien que derrière tout ça, le virus, lui, garde bon dos !


Il n’empêche : un jour, tu verras, nous irons tôt matin dans les premières gelées, de nouveau nous réchauffer au café des amis, y cultiver l'infinie tendresse et les regards complices...

Car on ne maintient pas ainsi la vie sous le boisseau.

Un jour elle s’en évade et rit au grand soleil de l’avenir.


A suivre...


Xavier Lainé


26 novembre 2020 (2)


samedi 5 décembre 2020

Lettre du bord du gouffre 37

 




Il semble que ça craque de toutes parts.

Que la coque du navire, sous la pression des foules étouffées trop longtemps, soit de plus en plus proche de se fendre.


Le stratège atmosphérique, seul dans son palais, n'entends rien, ne voit rien, ne sent rien.

Il continue le bougre d'âne, à se butter avec ses certitudes édictées par un conseil de défense sans aucune compétence en matière de santé publique.

Il ne sent, ni la carotte, ni le bâton que nous lui infligeons comme invitation à s'en aller.

Il continue à nous briser la vie, à nous priver de culture et de loisirs.

Nous ne sommes bons à ses yeux qu'à travailler, bouffer ce qui se vend chez ses amis du CAC 40 dont les grandes surfaces demeurent ouvertes, elles (car je refuse d'appeler manger ce qui se vend en ces temples du commerce sans état d'âme), dormir et nous faire tester même sans être malade.

Si un test de la connerie existait, en haut lieu, ils seraient tous en quarantaine définitive.


Le pire c'est qu'il en est encore qui marchent dans la combine, qui ne voient pas qu'on les prend pour des cons, disons froidement les choses.

Mais non, les cons ne sont pas dans notre vie quotidienne, ils ne sont que les victimes d'une contagion qui touche d'abord les prétendues élites. En nous y mettant tous, nous pourrions creuser assez de terriers et de galeries pour que leur monde implose comme implosa l'empire Maya, non ?


Ils amusent la galerie et nous perdons la mémoire.

Pendant qu'ils enfoncent le clou de leur dictature absurde, qu'ils dressent le spectre viral, combien de morts en mer qui cherchaient simplement refuge par ici ? 

Combien de morts dans les rues qui ne demandaient qu'un peu de bienveillance ?

Combien de suicidés, désespérés de ne plus pouvoir survivre à leur crise ?

Combien encore à venir tandis que devant nos écrans plats, et le cerveau à l'avenant, nous nous laissons subjuguer par l'avalanche des peurs ?


A suivre...


Xavier Lainé


26 novembre 2020 (1)


vendredi 4 décembre 2020

Lettre du bord du gouffre 36

 




Je ne crois pas au grand soir, mais en la multiplication des actes de rébellion. Sans un réveil massif, il nous faudra peut-être en passer par une longue nuit.


Un triste stratège, du fond de son palais, décide de nos vies. Décide de nos morts en sursis. Alors…


Je nous imagine, après des mois de "commerces non essentiels", y compris coiffeurs et barbiers, comme dans la Légende des siècles du père Hugo, "échevelés, livides, au milieu des tempêtes". Un peuple réduit à une horde barbare aux cheveux et aux barbes insoumises tandis que sa vie aura été réduite à indigne soumission. Et comme les parfumeries ne sont pas essentielles non plus, un peuple qui pue d'avoir accepté l'inacceptable au lieu de nous révolter contre un pouvoir devenu fou.


Parfois, les rêves tournent au cauchemar surtout lorsque, les yeux ouverts sur l'aube gelée, les visages ne sont plus qu'ombre d'eux-mêmes, les rues sont désertes entre rideaux baissés tandis que surgissent, ici et là, les panneaux "50% de remise avant liquidation définitive".


Les disruptifs, émules de Milton Friedman, parvenus au pouvoir d'un pays qui ne sait plus comment être révolutionnaire, seraient donc les démons d'une mort qu'ils prétendent éloigner par leurs décrets coercitifs.


Nous voilà revenus au point de départ : pouvons-nous accepter d'arrêter de vivre pour ne pas mourir ? Mon fils me fait état de "cas" dans son lycée. De "cas" qu'il lui est arrivé d'embrasser (un baiser d'une jolie fille, ça ne se refuse pas !) et que c'est pour me protéger qu'il refuse d'aller suivre ses cours ! Je me suis franchement marré en lui disant que c'était très gentil de sa part, mais que si je devais mourir, du Covid ou d'autre chose, c'est que mon heure serait venue et que ma mort était contenue dans le contrat depuis ma naissance, que, donc, je n'allais pas me laisser imposer cet empire de la peur. En cela, me voilà en accord total avec André Comte-Sponville, ce que je lui ai précisé plus tard : un pays qui sacrifie sa jeunesse et sa vie pour protéger sa vieillesse a-t-il encore un avenir ?


A suivre...


Xavier Lainé


25 novembre 2020


jeudi 3 décembre 2020

Lettre du bord du gouffre 35

 




Externaliser nos consciences.

Faire de nous des consommateurs décérébrés.

Surtout ne pas relever la tête et encore moins l'esprit.

Sinon, on cogne...


Robotisés à l'extrême.

Infantilisés, humiliés, brisés cassés.

Surtout ne pas protester : aller sagement dans les métros d'un matin blême, tous en rangs bien serrés nous rendre au boulot machinal.

Caméras ici, à chaque coin de rue et jusque devant toi, en haut de ton écran.

Avoir l'esprit aussi plat que l'écran de nos soumissions.

Avancer déchus de toute vie, de toute danse, de toute poésie, de tous rêves.


On te zappe le cerveau.

On te le morcelle en décisions toutes plus contradictoires les unes que les autres.

On parle de tout et de rien, mais surtout de rien, de façon à ce que tu te demandes sans cesse si tu as bien entendu, bien compris.

C'est un art, de rendre un peuple fou, il y faut de la ténacité et de la résolution, mais sans les montrer.

Il faut que peuple croit encore que c'est pour son bien.

C'est en fait pour le rendre dépendant de décisions insensées.

Nous voici médusés, incapables de briser nos chaînes.


"Le passage continuel, inattendu d'un sujet de conversation à un autre, sans qu'il y ait nécessairement changement marqué dans le contenu affectif, est en lui-même un mode de participation interpersonnelle qui peut avoir un effet désintégrant sur le fonctionnement psychologique de l'autre." (Harold Searles, L'effort pour rendre l'autre fou, éditions Gallimard, 1977)


A suivre...


Xavier Lainé


24 novembre 2020 (4)