jeudi 15 octobre 2020

Activer les souterrains de la liberté





Puisqu’en tous lieux plane l’ombre imbécile d’une guerre sans visage.

Puisque nous voici contraints d’inventer maquis et résistances pour survivre au virus de la bêtise.

Celui-là plus nocif que toutes les maladies.


Puisqu’il n’est plus en vos villes d’heures propices à la rencontre.

Il existe un peu partout de vastes territoires, où les drones seront visibles de loin, où la maréchaussée devra apprendre à marcher mille et mille lieux.

Nous saurons déjouer les couvercles absurdes.


La lutte n’est plus réservée à un risque de contamination, mais doit se tourner contre ce monstre sans visage qui veut nous imposer sa forfaiture.

Un virus peut être dangereux, mais si nous apprenons à en déjouer les pièges avec intelligence, il le sera moins que cette déshumanisation contrainte.


Puisque ce qui les dérange, c’est notre vie foisonnante et trépidante.

Puisque ce qui les choque, c’est que nous puissions nous aimer, nous embrasser.

Puisqu’au nom de leur incurie ils nous imposent leur couvre-feu.

Il nous faut raviver les braises et attiser le feu qui nous fait vivants.


Les lieux ne manquent pas où il sera aisé de déjouer leurs plans.

Les endroits secrets, les vallons perdus sauront accueillir nos résistances heureuses.

Nul besoin de passer sous les fourches de leur surveillance.

De bouches à oreilles la vague protestataire souterraine prendra le relais.

Fuyons leur regard, désertons leur Etat qui ne sait que brider toujours plus nos libertés, qui ne sait que nous rendre plus pauvres tandis qu’eux comptent leurs dividendes.

Il est temps d’organiser notre désertion de leur monde suicidaire.


Xavier Lainé


15 octobre 2020


mardi 13 octobre 2020

Gammes, note critique






Par François Teyssandier, in Poésie/première n°76

Poésie/Première


Xavier Lainé publie peu, mais écrit presque chaque jour, comme un musicien fait ses gammes pour ne pas « perdre la main ». Ce recueil Gammes s’étend sur plusieurs années (2011-2017, et regroupe 103 poèmes. On pourrait dire qu’il s’agit d’une sorte de journal poétique qui retranscrit des moments de vie, selon l’humeur du poète, ses goûts, ses aspirations, ses colères, sa faculté de voir les choses les plus ténues pour les livrer aux lecteurs. Les poèmes sont dépouillés, l’écriture d’une extrême concision, elle ne s’embarrasse pas de mots inutiles, allant dans chaque vers à l’essentiel. Et l’essentiel, pour le poète, c’est bien sûr la vie sous ses aspects les plus divers, des plus beaux aux plus dérangeants. « Chaque jour nous apporte/ Son lot de pistes nouvelles », mais « Il faut alors connaître/l’impossible de vivre/Pour hisser les voiles/Vers une possible espérance ». Il n’est pas question dans ces poèmes de militantisme facile, mais plutôt d’une démarche militante, dans le sens noble du terme. Xavier Lainé se demande chaque jour pourquoi l’on vit, et pourquoi l’on continue obstinément à vivre, malgré le monde dans lequel on vit, que ne respectent pas assez les hommes, et qui en retour les asservit trop souvent. Le poète ne  nous délivrera pas de réponses toutes faites. Il se contente, et c’est déjà beaucoup, d’observer le monde pour tenter, à sa mesure, de le transformer le plus qu’il peut. Mais il doit le faire, même s’il se heurte à des murailles quasi infranchissables. Oui, patiemment, mot à mot, il doit avancer pour plus de bien être, de justice, de bonheur et pour plus de beauté. C’est, peut-être, le seul rôle de la poésie, si tant est qu’elle en ait un. Un livre à lire. F. T.


Gammes est disponible chez l'éditeur : Le Lys Bleu/Gammes, auprès de l'auteur, ou dans toutes les vraies bonnes librairies.

Filigranes 105





Extrait :


On ne mesure jamais assez sa chance d’être vivant.

Il faut avoir connu le vide et l’absence, les petits pieds d’enfants fantômes dans la nuit du divorce, l’angoisse du billet chèrement acquis et la prière pour qu’il ne fonde pas trop vite au soleil consumériste.

Il faut avoir connu le désespoir le plus profond et la soif de passer de l’autre côté, et même de s’y essayer, juste pour voir si de l’autre côté du monde, il en serait un où, donner la main et l’amour, auraient du sens.


...


Je m’en vais déchiré, à chaque pas mon coeur trébuche, mon esprit bouillonne de colère.

Les siècles passent sur nos humanités perdues.

On se noie, on survit, on ne peut rien comprendre sans avoir vécu.

On ne peut rien comprendre à demeurer en tours d’écriture solitaire.


Ce n’est pas d’en haut qu’il faut voir et sentir, c’est au ras des pavés.

C’est là que vivent ceux des confins qui ne peuvent être confinés.

Ils sont les héros d’un temps qui se cogne chaque jour à ses limites.


Xavier Lainé


20 mars/1er-2 mai 2020


Revue Filigranes

samedi 10 octobre 2020

La caverne renversée







J’ai peut-être perdu le sens de l’à propos.

J’ai perdu le fil conducteur et le mode d’emploi.

Me suis retrouvé bête et sans voix, sur la voie de garage réservée aux imbéciles.

Nous étions si nombreux qu’en nous regardant nous avons souri.

À tourner en rond en nous demandant si vraiment nous étions à notre place, nous avons fini par voir, derrière les barrières, le visage de nos geôliers.

Ça valait le détour, je vous assure.

Ha ! Pour ça, ils étaient tous bien mis, bien chaussés, cravatés avec grand soin.

Ils nous regardaient avec mines condescendantes, sans mesurer le mépris qui émanait de leurs doctes personnes.

Nous étions manants derrière les gestes barrière imposés, masqués par obligation n’ayant plus les moyens de payer l’amende prodigieuse dont ils attendaient les subsides avec gourmandise.

Parqués comme des imbéciles, ils ne voyaient pas le miroir que nous leur tendions.

Ils nous voyaient alors que nous n’étions que leur piteux reflet.

Trop imbus de leurs personnes pour croire en ce stratagème.

Trop fiers d’eux-mêmes et convaincus de leur raison, ils ne pouvaient penser dans notre prison à ciel ouvert, le moindre geste de raison.

Depuis longtemps ils s’étaient persuadés que la raison allait toujours de leur côté, celui du plus fort, du plus riche, du plus arrogant.

Ils ne savaient pas voir, ils projetaient sur le mur de nos geôles leurs propres fantasmes.

Nous, du fond de cette caverne, nous fourbissions nos armes.

Nous découvrant finalement, collectivement moins stupides que les pitoyables trop longtemps soutenus au nom de notre propre ignorance, nous tissions entre nous les liens essentiels qui sauraient faire sauter les verrous, tordre les grilles et faire tomber les masques.


Xavier Lainé


1er octobre 2020


dimanche 4 octobre 2020

Résistance poétique Acte 4

Une frêle couverture de poésie déposée sur la ville. 

Petit cailloux de mots lâchés au fil des murs, des poteaux.

Simple entretien d'une flamme qui ne doit pas s'éteindre sous la contrainte des muselières et des interdits en tous genres.

Recoller ici ou là, les semaisons précédentes, et revenir dans la petit matin, à pas feutré sans que nul ne puisse savoir.

Douce clandestinité du dimanche.

Pas si clandestine que ça car surpris pot de colle à la main.

Car au fond pourquoi se cacher quand il s'agit de ne pas lâcher le fil d'une culture dont la lumière vacille sous les coups.


Xavier Lainé

4 octobre 2020













dimanche 20 septembre 2020

Résistance poétique Acte 3 (amplifié des deux premiers)

 

Il fallait bien dès l'aube et sans correspondance aucune, semer vingt huit graines de poèmes dans la ville pour qu'elles germent à temps.

Fi des vains discours, place aux justes voix de tous temps et tous lieux qui n'eurent d'autre chose à dire que chant.

La beauté dès l'aube se collait aux poteaux sans condamnation et l'espoir prenait couleurs d'aurore, dans la juste semaison des mots.

Xavier Lainé

20 septembre 2020






























jeudi 17 septembre 2020

Sous le soleil d’août, vaine tentative de lucidité 32

 




Ha ! Si tu avais un nom qui sonne bien, un bras plus long, les dents qui rayent le plancher.

Si tu étais de connivence avec les bien-en-cours, fils ou petit-fils de.

Peut-être viendrait-on te lire.

Tes écritures seraient à la vitrine des libraires pour une rentrée littéraire avec tambours et trompettes.


Mais tu n’es rien, et rien tu demeures.

Tu termines ce mois de soleil harassant, tu ronges tes colères de demeurer à l’ombre.

Tu t’y plais, de toutes les façons, à l’ombre.

Tu la préfères aux lumières tapageuses des gens bien comme il faut qui ont tant de choses à dire sur le sort du monde, sans jamais le remettre en cause, fondamentalement.


À force de gérer le désastre, on finira bien par l’atteindre.

Les bons bourgeois s’en sortiront d’une pirouette.

Ils trouveront le moyen de se protéger entre eux, sans un regard de compassion pour les naufragés.

Marseille a ouvert son port à ceux-là.

C’est la seule bonne nouvelle d’un temps sans envergure.

Bernard Stiegler a abrégé ses souffrances. On peut le comprendre.

Quelle chance nous laisse l’absurdité de ce siècle ?


Vaniteux comme tous les bons bourgeois que tu critiques, tu as tenté ton coup de colère quotidien, juste pour essayer de réveiller un peu deux ou trois consciences.

Elles ne seront pas plus à t’emboiter le pas.

« Ne rien voir, ne rien dire, ne rien entendre », c’est la devise des suicidaires. Le processus est « en marche », sans ironie aucune.


Xavier Lainé

31 août 2020