samedi 31 décembre 2016

2017



Si je devais, malgré tout, formuler quelques vœux, ils seraient résumés dans l'oeuvre ci-jointe de Valérie Néron, jaillie de mes propres mots vieux d'un an...


Retrouvez Valérie ici : http://neova.jimdo.com



vendredi 30 décembre 2016

Lettre 7 - Pour la liberté de Asli Erdogan







Je veux me réjouir, chère Asli Erdogan, de cette parenthèse qui te voit libre.
Je veux m’en réjouir et imaginer qu’elle pourrait ne jamais ce refermer.
Ta libération toute provisoire est ce petit éclair, cette petite flamme qui nous prouve qu’ensemble nous pouvons faire plier les pires dictatures. Il faudrait seulement que nous trouvions les mots pour que cet instant fragile ouvre d’autres consciences, favorise enfin les mobilisations nécessaires au changement d’allure de notre monde.
J’ai vu ton visage fatigué sortir de prison. J’ai vu la joie d’avoir traversé cette épreuve abominable et d’en sortir provisoirement libre.
J’étais devant la porte, et si loin en même temps…

Si loin et si proche…

Il me revient, à l’instant de t’écrire, et sachant que mes mots seront retranscrits à la main pour t’être lus, demain, de vive voix ces vers de Maïakovski, dans « Le nuage en pantalon » : 
« Comment osez-vous dire que vous êtes poète
et tout gris, pépier comme une caille !
Aujourd’hui
il faut
avec un casse-tête
fendre le crâne du monde ! »
C’était en 1914, et la guerre ronflait sur des lits de cadavres, déjà, et enflammait le monde…
Elle ne prend pas le même visage partout, bien sûr, désormais… Elle se contente d’ensanglanter quelques zones vouées à la barbarie et se mène de façon plus sournoise, en nos pays aseptisés, par l’extension pandémique du domaine de la misère.
Il y a deux façons de soumettre les peuples : la famine et la guerre. On peut observer ces deux versants simultanément et nos mots lorsqu’ils se font témoins de cette ignoble dérive sont alors accusés de « terrorisme » !

Nous savons bien qu’il est toujours plus commode d’accuser son chien de la rage pour justifier de l’abattre…
Je faisais hier, analysant votre libération, une analogie entre les gouvernants de ce monde (les vôtres comme les nôtres) et l’attitude des fauves qui n’accordent à leur proie que quelques instants de répit avant de poursuivre leur carnage.
Ce que les fauves ne savent pas, c’est que leur proie peut profiter de ce moment pour accumuler assez de forces capables de terrasser les monstres.
Les fauves sont ignorants de la subtilité. Il faut vivre en poète pour commencer à en appréhender l’ouverture. C’est notre force et notre faiblesse : nous n’avons pas d’armes, juste des pensées, des rêves et des mots… Qui ne savent pas toujours se faire vrille pour éveiller les consciences endormies par le petit confort douillet de la sainte consommation, comme par la faim, la soif et la peur de succomber (puisque rien désormais dans les règles internationales ne saurait protéger l’immense majorité des civils).

J’ai admiré ton courage, jeudi, devant ce prétoire qui ne t’était pas acquis. Nous ne sommes, comme tu l’as dit, que des écrivains. Nous n’avons aucune arme juridique pour plaider notre cause, juste cette petite flamme d’humanité à maintenir pour que rien ne se perde de l’espérance.
Je traverserai le passage de l’an et serai par mes pensées à vos côtés, lundi…

Je crois encore en la possibilité d’un triomphe, tout en restant vigilant sur le sommeil des monstres.
Si tel devait être l’issue, je serais ravi de recevoir ici ta liberté consolidée.

Avec toute mon amitié solidaire, bien à toi, à vous tous, y compris celles et ceux qui sont nos ambassadeurs à tes côtés, 

Xavier Lainé

Manosque, 31 décembre 2016



vendredi 23 décembre 2016

Lettre 6 - Pour la liberté de Asli Erdogan





J’aurais préféré ne pas, chère Asli Erdogan. Comme Bartleby, comme toutes celles et tous ceux qui vaquent à leurs affaires sans un regard sur vos noms qui disent l’extension du domaine des geôles.
J’aurais préféré ne pas avoir à écrire cette sixième lettre ou, du moins, j’aurais aimé te l’écrire et te la faire parvenir chez toi. Que tu puisses la lire depuis ta table de travail, avec un regard sans barreaux vers le ciel.

Voici qu’ici la folie mercantile frise à l’indécence. On passe les bras chargés d’achats et de victuailles sans voir les mains tremblantes et les moignons rongés par le froid.
Il en est un ici qui saurait entrer dans tes écrits sans difficulté. Il hante de son rire l’esplanade de la poste. Il fut debout, puis avec l’aide de cannes et, pour finir, il est dans un fauteuil. Mais il a toujours gardé son rire, et dit toujours bonjour à tout le monde, sans attendre aucune réponse.
D’autres, chaque samedi, s’alignent dans la rue Grande. Ils tendent leurs mains, suppliant quelque obole au milieu de la foule qui passe…

Viendra-t-on demain nous reprocher de parler de ceux-là qui sont comme un doigt tendu vers l’infâmie de vivre ce temps qui traîne le mot « égalité » dans la boue des démocraties malades ?
Peut-être, puisqu’il semble que dans ton pays, l’Europe regarde mais ne voit pas qu’elle tire déjà le linceul sur nos espérances (ou peut-être voit-elle, consentante…).
D’ailleurs, chez tes voisins grecs, il suffit qu’un gouvernement veuille alléger un tout petit peu son peuple à la peine pour que déjà les oligarques non élus tiennent propos vengeurs.
Il leur faut cette misère, celle qui est lisible dans tes livres, qu’on peut voir désormais partout, sauf à être atteint d’une cécité sélective.

Autrefois il suffisait d’envoyer l’armée ou la police. Désormais c’est devenu inutile : il suffit de montrer à bon escient les morts dans la rue pour ramener les quidams à leur prison sans barreaux.
La misère est un geôlier plus âpre et plus sournois. Et tandis qu’elle parade et mue certains en sombres assassins, ce sont celles et ceux qui dénoncent l’usage et l’abus qui se trouvent enfermés.
La peur est le ferment de toutes les indifférences. Que je dise que lentement nous glissons vers notre négation, voici que les regards changent.
Nous oublions que nul dans l’histoire n’a grandi sans lutter, sans réfléchir ensemble, sans construire hors de toutes les monarchies et autres dictatures, hors les sentiers d’aveugles croyances.
Rien n’a jamais été obtenu en niant le nécessaire apprentissage de devenir toujours plus humains, sans trop savoir ce que ce mot pourrait signifier.

Votre emprisonnement, s’il devait, la semaine prochaine, se traduire par une scandaleuse condamnation à vie, serait le signe, après Alep, que les droits universels de l’homme, dont nos pays sont pourtant signataires, seraient réduits à néant.
Nous entrerions alors dans une longue période de barbarie aveugle comme les homo sapiens savent en entreprendre lorsqu’ils perdent le sens de leur existence.
J’aurais aimé partir, comme d’autres vont le faire, et me tenir debout devant le tribunal où tu seras jugée pour des fautes non commises. Seuls mes mots circuleront qui disent ceci : « Nos mots bout à bout se feront corde de drap blanc ; d’autres seront lime érodant les barreaux ; nos voix, lumières sur le chemin des libertés. »
Quoiqu’il advienne, nous aurons toujours cette nécessaire mission de dire et dénoncer ce qui doit être dit et dénoncé, et nul ne pourra arrêter la circulation de tes livres.
C’est là notre plus intime liberté qu’aucune geôle ne saurait contraindre.

Je garde l’espoir que ma prochaine lettre sera teintée de lumière. Et puisque nous arrivons au solstice d’hiver, je glisse entre mes mots la flamme qui ouvrira les portes et rompra les chaines.

Bien à toi et avec l’assurance de pouvoir t’accueillir un jour, ici.


Xavier Lainé, Manosque, 24 décembre 2016

jeudi 22 décembre 2016

Il me fallait répondre


"Gammes", carnet - Photographie de Xavier Lainé, tous droits de reproduction réservés


Il me fallait répondre
A l’immense soif de solitude
De plaisir volé
En des heures à ne rien faire
Que rêver et suivre des yeux
Les passants et passantes
D’un jour de liberté

Fruit doux et amer
De long épuisement
Il me fallait fuir éperdument
Les âpres sortilèges
Les viles jalousies
Les pauvres quêtes de notoriété
Et entrer au silence
Que fait le seul coeur qui bat

Alors j’ai plongé avec délice
Aux eaux froides d’une marge kidnappée
Laissant à la folle course indéfinie
Le monde et ses rumeurs de guerres

Il me fallait le silence
Comme linceul à mes larmes
En cataractes brulantes


Coulant à l’intérieur

Extrait de "Gammes", carnets inédits

© Xavier Lainé, avril 2011, juin-juillet-septembre-novembre 2013, janvier-février-avril-mai-juin-juillet-août 2014, septembre-octobre-novembre 2015, février-novembre-décembre 2016




vendredi 16 décembre 2016

Lettre 5- Pour la liberté de Asli Erdogan





Chère Asli,

Je plonge ma plume en ce silence étouffant. La clameur sera-t-elle assez forte, la flamme des mots assez puissantes pour forcer les portes de cet enfer ?
C’est un rêve encore : mais je t’imagine libre nous rejoignant sur la place.
Je n’y serai pas. J’aurais pourtant aimé.
Parfois nous nous mettons nous-même en prison. C’est un peu comme ça que je suis. Seuls mes mots s’évadent. Moi, j’y reste et y demeure, avec la volonté farouche que nul autre ne vive cet enfer sans volonté, cet univers où rien ne parvient sinon l’ombre et le désespoir.

Je rêve depuis toujours d’abolir tous les univers concentrationnaires. Je sais des pays où les cellules demeurent vides, tandis qu’ici, comme chez toi, on manie la condamnation sans frein.
Et à écrire ce que vivent les exclus, nous voici sur la ligne de mire des pouvoirs.
Ils n’aiment pas qu’on dise à quoi ils condamnent nos semblables.
Ils n’aiment pas.
Et pourtant, nous n’avons que nos pages pour dénoncer cette déchéance de toute humanité où l’enfer libéral moderne voudrait nous enfermer.
Huxley frappe à notre porte et la perspective de se trouver sous les feux des projecteurs médiatiques, non pour cultiver notre ego mais pour dire ce que l’écran de fumée cache est déjà ouverture sur le gouffre béant des oubliettes.

On me demande souvent comment je vais. Lorsque je dis que je vais bien mais que j’en ai honte quand tout se détraque autour de moi, je vois bien dans les regards une désapprobation.
Parfois on ose m’affirmer assez crûment qu’il vaudrait mieux faire abstraction.
Mais comment faire abstraction des guerres : de la première, ce conflit social qui vise à marginaliser toujours plus les plus faibles, à toutes les autres qui se traduisent en génocides sans cesse perpétrés tandis qu’à chaque fois nous courrons par les rues en criant « plus jamais ça » !

Il me vient à l’esprit, alors, ces mots de Jean Ferrat :
« On me dit à présent que ces mots n’ont plus court
Qu’il vaut mieux ne chanter que des chansons d’amour
Que le sang sèche vite en entrant dans l’histoire
Et qu’il ne sert à rien de prendre une guitare »
C’est la sempiternelle rengaine qui nous mène toujours plus loin de notre nécessaire humanité.
Ce refrain si commun qu’il finit par engendrer toutes les indifférences on peut passer avec son panier plein devant la misère assise sur le sol glacé sans un soupir.
Moi, je ne peux pas. Tes personnages décrits dans « La ville dont la cape est rouge » ne sont désormais pas cantonnés à ce que les bien-pensant nommèrent le tiers monde. Ils hantent mes jours et mes nuits. Ils sont là à me vriller leur misère au coeur, avec la vrille de mes sentiments d’impuissance.
Alors je poursuis ma route encore avec Ferrat, même s’il n’est plus de mode d’entonner ses chansons :
« Mais qui donc est de taille à pouvoir m’arrêter
L’ombre s’est faite humaine aujourd’hui c’est l’été
Je twisterais les mots s’il fallait les twister 
Pour qu’un jour vos enfants sachent qui vous étiez »

C’était à la mémoire des camps de la Shoah, mais, aujourd’hui, ils prennent une dimension planétaire, les barbelés ont le piquant de la misère noire et de l’éviction de toute vie digne possible, les miradors circulent sur la toile, laissant croire qui veut bien se prêter au jeu que nous serions libres.
Et lorsque nous dénonçons ou décrivons cet enfer moderne, nous voici avec toi devant leurs tribunaux à devoir justifier notre bonne foi.
La tyrannie commence dès lors que la présomption d’innocence est écrasée.

Je t’imagine libre franchissant les portes du prétoire. J’aurais aimé être là, n’y serai qu’à la force des mots. Et si, enfin libre, tu passais par ici, je serais ravi de t’accueillir et d’aller voir en ta compagnie le ciel rougissant de nos aubes d’hiver, et la liberté diaphane des cimes dressées comme un défi à l’horizon de nos rêves.

Cinq semaines que je t’écris sans savoir si mes mots te parviennent vraiment. Je les garde précieusement pour te les offrir lorsque la porte de ta geôle s’ouvrira, par la seule force de notre mobilisation grandissante.

Avec ma plus profonde amitié.


Xavier Lainé, Manosque, 17 décembre 2016

mercredi 14 décembre 2016

A peine les mots







Pour Asli Erdogan et les embastillés de Turquie
Pour les enfants d’Alep, du Kurdistan, du Yémen
Pour chaque âme qui s’envole, fauchée ou otage d’un temps sans mémoire


A peine les mots
A peine
A la peine

Voudrais être du voyage
Savoir en être
Trouver le temps
Et encore les mots

Je ne peux quitter des yeux
La prison et pas si loin
Les bombes et le massacre

Tes mots
Posés dessus
Toi que je ne connais pas
Mise à l’ombre 
Au silence qui lentement se fend

A la peine sont mes mots
Qui ne trouveront jamais leur livre
Mais vont avec ardeur
Sauver les autres
De ce naufrage absurde
En marée sanglante

Mes mots rêvent
Que soient condamnés
Ceux qui condamnent les mots
Ceux qui les enferment
Les privent de ciel
Les assassinent

Ma plume s’active 
En l’encrier des larmes
Tant de visages derrière les barreaux
Tant d’autres éteints à jamais

Mes mots ne sont que goutte
En l’océan des espérances
Nous sommes si nombreux
A rêver d’autre chose
D’autre monde
Aux frontières abolies
D’autres rires
Qui ne seraient pas
Criblés de balles

Mes mots hésitent
N’attendent plus signe
D’un quelconque facteur
Ils volent
Lime à la main
Scient les barreaux
De toutes les prisons

A peine les mots
A peine
A la peine
Tant que dure les geôles
Tant que durent les génocides

Tant que mots seront condamnés
Pour avoir dit le sang versé



Manosque, 15 décembre 2016

(c) Xavier Lainé, décembre 2016, tous droits réservés

vendredi 9 décembre 2016

Lettre 4- Pour la liberté de Asli Erdogan




De partout monte la clameur en votre faveur, la tienne, entre autres.
On te lit, en particulier, ton « Bâtiment de pierre ». On rassemble, pas toujours les foules, mais lentement ça finit par le faire.
Ainsi nous évitons le pire : que cette exaction devant notre porte ne tombe dans un silence qui nous rendrait coupable de non assistance à liberté en danger.
Nous mesurons, malheureusement très minoritaires ce que veulent dire ces barreaux, et le silence gouvernemental qui les accompagne.
Car il semble bien qu’Europe et ses gouvernements fassent le choix de soutenir tes geôliers, tant leur peur et grande de voir le mot peuple revendiquer son droit à prendre en main son propre sort.
Ils nous aiment couchés, larmoyants, cloîtrés dans nos univers consuméristes fumeux.

Bien sûr ils avancent toujours le mot démocratie, ils le psalmodient tant et tant qu’à la fin il demeure, petite coque vide, sur les autoroutes où s’avancent les idées rances, les mufles hideux, les vents mauvais.
Ceux-là ont des noms, des visages, ils ont des soutiens dans les immondes coursives où se négocient le ciment et les parpaings de ta prison.
Leur fortune est l’arme de destruction massive de notre dignité humaine.

Nos mots sont peu de chose. Les miens ne sont que maigre pansement sur la plaie ouverte de vivre dans un monde qui revient sans cesse à ses pires tourments.
Je ne suis qu’un maigre plumitif de province. Mes livres ne franchissent la porte que d’une librairie : celle où, samedi dernier encore je donnais à entendre tes mots et ce réel qui nous emprisonne.
Une journaliste est venue. Son article est sorti hier, ouvrant encore un peu la brèche dans ce rempart de silence.

Ce matin, j’irai écouter mon fils jouer « Les barricades mystérieuses », de François Couperin. Je voudrais et je sais qu’il le fera, qu’à l’instant de poser ses doigts sur son clavecin, il pense à ces murs que dressent les hommes autour de notre liberté pour en restreindre le champ.
J’aimerais que ses notes s’envolent jusqu’à Bakirköy, franchisse tous les obstacles et t’ouvrent cet espace où tes mots danseraient avec les noires et les blanches, dans le tourbillon d’une vie à poursuivre au grand air.

Une fois ta liberté retrouvée, nous aurons encore tant à écrire pour que nos livres, nos musiques se fassent digues contre tous les obscurantismes.
La tâche est immense et nous serons toujours des phares d’espérance, même au plus vif des tempêtes qu’avides pouvoirs déclenchent.

Ici, notre premier ministre est parti. En partant il a semé ses graines de Turquie en paraphant un décret qui tue l’indépendance de la justice. C’est le signe s’il en fallait un que la gangrène totalitaire qui ronge ton pays est ici aussi à l’état latent.
Elle n’attend que la baisse de notre vigilance pour jaillir au grand jour et museler pour longtemps toute revendication de dignité.

Je voudrais ne pas avoir à t’écrire, la semaine prochaine. Je voudrais apprendre que tu aurais enfin franchi les portes de cet enfer, libre et lavée de ces soupçons sans fondement qui t’accablent.
Je voudrais pouvoir revenir au silence qui est mon habitude pour te laisser poursuivre ton oeuvre bien plus palpitante que mes maigres propos.
Je voudrais, cependant, au moins une fois te rencontrer, lorsque tu seras libre, et t’emmener contempler les cimes qui dominent mon pays et qui sont le ferment d’une pensée libre.
Nous nous assiérons sur un rocher pour regarder le soleil couchant dorer rocs et neiges. C’est dans cette beauté que nous tremperons encore nos plumes pour révéler à nos semblables la nécessité de préserver la vie.

Dans l’espoir de ta libération, je t’écris mes plus amicales pensées.


Xavier Lainé, Manosque, 10 décembre 2016

mardi 6 décembre 2016

J'ai perdu le goût



"Gammes", carnet - Photographie de Xavier Lainé, tous droits de reproduction réservés

J’ai perdu le goût voyez-vous
De ces moments d’intense vie publique
De ces affiches avec nom en gras
Vite recouvertes d’autres plus tonitruantes

Ma vie désormais
Se blottit dans la marge du monde
Refuse les pleins feux
L’artifice d’une célébrité passagère

Je me fonds dans l’anonymat du jour
Chaque heure à ne rien faire
Est un délice offert
A cette vie qui se traîne
Dans l’épuisement des heures

Bien sûr comme chacun
J’ai rêvé en prime jeunesse
D’accéder à la notoriété
Comme médaille au revers de reconnaissance

D’épreuves en épreuves
Il fallait admettre
Que le fleuve pouvait couler


Dans le lit des volontés farouches

Extrait de "Gammes", carnets inédits

© Xavier Lainé, avril 2011, juin-juillet-septembre-novembre 2013, janvier-février-avril-mai-juin-juillet-août 2014, septembre-octobre-novembre 2015, février-novembre-décembre 2016




dimanche 4 décembre 2016

Rien d'autre que flou


"Gammes", carnet - Photographie de Xavier Lainé, tous droits de reproduction réservés


Rien d’autre que flou
Que vague
Regard perdu en brumes
Et vivre à la marge


Rien à voir avec l’affluence
Rien avec les délires
Avec la violence
Venant avec le pire


Me voilà posé
Devant les frondaisons obscures
Arbres centenaires
Droits poussés vers l’azur


Nul ami ni main tendue
Nul sur qui poser l’ombre d’un soupir
Nul auprès de qui alléger la charge

Tout tenir à pleines mains
Avant que de fatigue elles cèdent



Extrait de "Gammes", carnets inédits
© Xavier Lainé, avril 2011, juin-juillet-septembre-novembre 2013, janvier-février-avril-mai-juin-juillet-août 2014, septembre-octobre-novembre 2015, février-novembre-décembre 2016




samedi 3 décembre 2016

Etre ailleurs désormais



"Gammes", carnet - Photographie de Xavier Lainé, tous droits de reproduction réservés

Être ailleurs désormais
Réfugié aux frontières des soupirs


A l’indigence de la pensée créative
Je répondrai
« Nous n’avons qu’une vie
Qui méritât d’être vécue »


A la question
« Qu’est-ce que philosopher ? »
Répondrons-nous par la psalmodie des philosophes ayant existé
ou
puisant au fond de nous-mêmes
nous chercherons la réponse
aux pourquoi de notre enfance ?


A ceux qui vivent sans questions apparentes
je dis
« Quelle chance ! 


Mais pourquoi donc ne la mesurez-vous pas plus ? »

Extrait de "Gammes", carnets inédits

© Xavier Lainé, avril 2011, juin-juillet-septembre-novembre 2013, janvier-février-avril-mai-juin-juillet-août 2014, septembre-octobre-novembre 2015, février-novembre 2016




vendredi 2 décembre 2016

Lettre 3 - Pour la liberté de Asli Erdogan




Je sais mes deux premières lettres parvenues en Turquie, mais jusqu’à toi ? Peut-être n’en saurai-je jamais rien.
Car le temps se fait long dans ce bâtiment de pierre où sont enfermés tes mots. Ils comptent certainement sur ce mur du temps. Il nous faut résister à son usure.
Deux de tes livres sont désormais ici sur ma table. Sur le deuxième, ton éditeur français a modifié la quatrième de couverture pour tenir compte de ces murs qui te retiennent, qui vous retiennent. Car, si tu es l’emblème de cette ignominie qui s’épanouit aux portes d’Europe sans qu’elle daigne s’en préoccuper, il ne nous faut pas oublier tes amis journalistes qui, comme toi, attendent, en vain, un geste qui ne vient pas.

Ici, nous sommes les témoins médusés des faux débats. Des hommes et des femmes se battent comme des chiffonniers pour devenir grands vizirs et suivre la voie que suivent tous les despotes démocratiquement élus.
Certains annoncent la couleur, d’autres beaucoup moins. D’autres encore tentent de fédérer les insoumis. Mais aucun ne parle de cette tragédie à nos portes, d’Alep en cendre où s’endorment nos derniers rêves, de ces entraves à la démocratie dont tu es une victime éclatante.
On parle d’autre chose, comme si rien de ce que tu endures ne pouvait nous arriver. Et pourtant…

Samedi dernier, j’ai lu, avec ma libraire dressant son oreille attentive. Un homme était dans la librairie avec son fils. Il a abandonné ses recherches pour écouter, lui aussi. Nous avons pu parler un peu, un tout petit peu.
C’était peut-être l’embryon de quelque chose. Tenace, je serai de nouveau à mon poste, ce matin, tes livres à la main. Une journaliste locale nous a contacté, s’est renseignée sur ton sort, et devrait suivre mon acte de présence pour en parler.
Si nous savons les mots, c’est pour les dire, c’est pour dire l’odieux d’un temps où les A. se font si nombreux à baisser la tête sur nos trottoirs gelés, parfois jusqu’à s’affaisser sans même pouvoir raconter ce qui fut leur histoire, que nous n’aurons jamais assez de pages pour leur donner la parole qui manque.

Nous serons d’éternels amputés du coeur tant qu’une seule de ces histoires tombera du haut du cinquième étage pour disparaître dans les geôles d’un temps qui n’a rien compris de ses épreuves passées.
Nous serons les jouets des sinistres qui veillent à réguler nos humeurs, à les diriger vers l’opium des consommations, si nous ne nous élevons pas dès que l’espoir d’un mot et de ses lettres sera trainé dans la boue d’une histoire qui se répète à l’infini.
« Si l’on veut écrire, on doit le faire avec son corps nu et vulnérable sous la peau… » écris-tu.
Si l’on veut écrire avec ce corps nu et vulnérable, il nous faut tremper notre plume dans le sang et les larmes que notre nudité, exposée au froid glacial du silence complice, nous fait verser, juste avant de basculer du toit vers les barbelés.
Nous ne sommes pas prêts à voler, alors nous nous dressons, de plus en plus nombreux, pour que nos corps et nos coeurs nus puissent se tenir chaud, que nos mains munies des pinces coupantes que sont nos mots viennent rompre les barrières qui protègent encore les portes tenues de mains fermes par vos tristes geôliers.

Nous volons du temps pour que le décompte des jours s’arrête, ou qu’il bascule du côté du mot VIE avec ses lettres de feu réunies en bon ordre.
Nous volons du temps dans l’espoir que s’arrête ce cauchemar et qu’enfin les complicités dénoncées, les armes qui tuent la parole, soient vouées à la décharge de l’histoire.
Nous volons du temps pour qu’un jour, dansant sur nos frontières ouvertes, nous puissions festoyer et instaurer le droit d’errer en toute liberté.
Nous volons du temps pour que les barreaux tombent un à un, libérant du même coup corps et paroles, en un joyeux tohu-bohu d’histoires emmêlées.

Dans l’espérance que mes mots allègent tes tourments et avec toute mon amitié solidaire.

Xavier Lainé

Manosque (04-France), le 3 décembre 2016