vendredi 25 novembre 2016

Lettre 2 - Pour la liberté d'Asli Erdogan




« Pourtant, malgré tout, apprends à écouter la vie et son « chant d’une merveilleuse beauté », tant que ton esprit en sera capable. » C’est dans « Une visite surgie du passé », une de tes nouvelles contenues sous le titre « Les oiseaux de bois ».
J’aurais aimé savoir te lire dans ta langue, ne pas avoir à passer par la traduction. Mais je suis un peu handicapé, de ce côté. Ma langue a du mal à se faire multiple. Peut-être d’ailleurs a-t-elle du mal à explorer déjà la sienne propre…

Car j’ai enfin pu accéder à un de tes ouvrages. Il semble bien que déjà, ils aient perdu le combat : tes livres deviennent difficiles d’accès et doivent être réimprimés sans cesse. Nous avons au moins gagné ça : ta parole démultipliée qui se met à résonner de demeure en maison.
Pas plus tard qu’hier, demandant à mes amies musiciennes de pouvoir lire un fragment de ton écriture, ce soir, en introduction à leur concert, ici, dans ma maison, je dû leur expliquer ton parcours ou du moins sa partie connue, et les raisons iniques de ton emprisonnement, le silence de l’Europe, le soulèvement en ta faveur des écrivains de ce même territoire. Elles sont parties toutes les deux avec ta bibliographie, fermement décidées à commander tes livres auprès de leur libraire…

C’est un travail de fourmi qu’il nous faut accomplir. Quelques médias, bien sûr, parlent de toi, de ce qui se passe devant notre porte, mais dans leur immense majorité, ils se taisent.
C’est d’ailleurs une de mes inquiétudes : j’observe que seule la communauté des livres réagit encore à cette absurde chasse aux sorcières qui atteint ton pays. Les autres, citoyens lambda semblent traverser cette période lourde de nuées dans un semblant d’indifférence.
En quelque sorte, l’emprise médiatique contribue à notre isolement. L’écrivain serait ce pédant qui du haut de son écriture  aurait leçons à donner au petit peuple.
Je constate avec angoisse que c’est cette image qu’avec fiel, presse, télévisions, salons du livre, et autres festivals finissent par colporter et entretenir. Nous serions de ces gens incapables de vivre la vie du commun et qui par leur écriture viennent imposer leur vision des choses.
C’est avec amertume que j’ai vécu ainsi ma première tentative de lecture devant ma librairie préférée, samedi dernier. Bien sûr, deux ou trois personnes de passage mais qui ne s’arrêtèrent pas, ma libraire et moi. Je me suis posté devant, et la foule compacte du samedi matin, jour de marché, déambulait dans la rue, juste au bout de la place. J’en ai vu passer qui m’avaient juré, pourtant, qu’ils viendraient. Mais qui ne se sont pas détournés, ne serait-ce qu’une seconde…

Alors, têtu, je vais retourner, ce matin. Ma gorge est en feu depuis deux jours, mais je trouverai bien la force de lire à haute voix les petites merveilles de mots glanées dans ce seul livre reçu cette semaine et aussitôt dévoré.
J’ai une grande méfiance pour ma parole. Je n’ose guère aller vers, la sortir des pages écrites en secret en mon antre où les piles de livre ont leur vie propre.
Je préfère prêter mes lèvres et ma langue à ce que recèle de vérité universelle ce que tu as écrit et que je découvre grâce à ces barreaux posés sur ton ciel.
Je rêve du jour où je pourrai te recevoir libre, ici, et nous repeindrons le monde aux couleurs d’un arc-en-ciel de beauté.

Je ne sais combien de temps encore les cyniques qui président au sort de ce monde figé, sale et gris, pourront impunément oeuvrer à la ruine de l’esprit humain, instillant la peur comme talisman dogmatique à toute pensée libre et vivante.
Je ne sais…
Ta libération serait le signe que nous n’aurons pas écrit en vain, et que nos rêves de vie brûlante et palpitante offerte à toutes et tous pourraient enfin suivre les sentiers un instant perdus de notre humanité à construire.

Déjà, les dirigeants de ton pays changent de ton et en arrivent au chantage. C’est le signe que nous n’oeuvrons pas pour rien et que nos mots sauront scier les cadenas qui t’enferment.
Je ne sais si ma précédente lettre t’est enfin parvenue. Je rendrai publique celle-ci, comme la précédente, pour que toi et tous ceux qui subissent ton sort ne demeuriez pas dans l’oubli.

Avec toute ma solidaire amitié.

Xavier Lainé


Manosque (04-France), le 26 novembre 2016

vendredi 18 novembre 2016

Lettre 1 - Pour la liberté d'Asli Erdogan




« Quand Michelle est en marche, elle tient tête au monde entier » écrivais-tu dans Le Mandarin miraculeux.
C’est donc avec elle que je me mets en chemin.
Il serait si long, celui qui me conduirait, de ma demeure au bord des Alpes aux portes de la prison où défunte démocratie te tient au secret !
Je serais bien allé rejoindre celles et ceux qui se tiennent déjà devant les murs qui se sont refermés sur nos rêves. Je n’ai pas d’autre solution que d’aller te rendre visite par les mots, me glisser ainsi, peut-être, si tes gardiens laissent filtrer ma parole, entre ces iniques barreaux d’un temps que nous aurions tous souhaité révolu.

Mais peut-être ta mise au secret, ainsi que l’enfermement des centaines d’écrivains et journalistes est-il le signe que ces temps là touchent à leur fin et que le corps agonisant de ce vieux monde se raidit une dernière fois avant d’expirer.
Je préfère regarder ainsi les choses pour ne pas demeurer toujours au sombre où les petits dictateurs aiment nous voir réduits.

Je viens avec mes mots. Je tente de les rassembler sur les pentes de mon pays où la neige fait sa première apparition. Je vais les mener plus bas pour un hivernage, puisque de tous côtés montent les fumées d’une saison froide pour celles et ceux qui dorment sur les trottoirs.
Je viens avec mes mots, sans doute si maladroits qu’ils ne franchiront pas le seuil d’une censure qui vise à faire taire les livres.
Ils ne savent pas, les pauvres, que nul n’a jamais pu imposer silence aux pensées, qu’elles sont phénix renaissant toujours des cendres de toutes les guerres, de toutes les dictatures.

Ici nous n’en sommes qu’à la sensure. Je pique le mot à mon ami Bernard Noël. Elle est une blessure légère, mais nous devrions voir que, sauf ta libération et celle de toutes celles et tous ceux qui croupissent en ces geôles d’infamie, le glissement sémantique d’une lettre pourrait s’étendre et contaminer toute l’Europe.

Je ne te connaissais pas avant que les barreaux se referment sur ton ciel. Faut-il que je remercie tes bourreaux de m’avoir ouvert à ta plume ? Je n’irai pas jusque là. Peut-être aurait-il été préférable qu’aucun de tes livres ne fasse irruption aussi brutale dans mon univers de mots et de rêves.
Mais puisque désormais tu es là, dans l’ombre de la pièce où ce matin je t’écris, comme je le ferai chaque semaine jusqu’à ta libération, je vais chaque jour te lire un peu plus. Ce sera comme le signe de cette liberté que tu vas retrouver, que nous construirons toutes et tous sans limite de frontières.
Puisque nos mots ne connaissent pas les barbelés et les douanes. Ils ont cette liberté extraordinaire de nous conduire bien au-delà du silence complice entretenu sur la mise à mort d’une démocratie, devant notre porte.

Dans l’espoir que ma lettre ne reste pas poste restante, et pour éviter qu’elle tombe dans l’oubli, je m’en vais de ce pas la rendre publique, avant même qu’elle te parvienne.
Ce sera juste avant que j’aille sur la place publique lire quelques extraits de tes ouvrages. Ce sera jour de marché et tes mots vont résonner dans les ruelles, tenant à distance l’hiver qui nous guette.

Bien à toi, et en te remerciant de nous avoir ouvert les yeux sur ce qui nous attend, si toutefois tes juges poursuivaient leur outrage.
Amicalement.

Xavier Lainé


Manosque (04, France), le 19 novembre 2016

vendredi 11 novembre 2016

Aux mots lourds



"Gammes", carnet - Photographie de Xavier Lainé, tous droits de reproduction réservés


   Aux mots lourds
Pâteux
En langue
De lendemain qui déchante
Succède la légèreté
D’un printemps de feuilles tendres

Toujours

J’ai pris langue en multiples pays
Franchi les frontières des pensées fermées
Aboli les miradors
Dressés aux coins des camps retranchés
D’âmes perdues en amours indécises


Mes pas suivaient le sentier étroit
Où ton âme révoltée criait

En quelles prisons flanchent nos coeurs
Sous le poids des mots interdits

Bannie la simple et heureuse attitude
D’amour ouvert à la beauté


Tapie dans l’ombre complice

Extrait de "Gammes", carnets inédits

© Xavier Lainé, avril 2011, juin-juillet-septembre-novembre 2013, janvier-février-avril-mai-juin-juillet-août 2014, septembre-octobre-novembre 2015, février-novembre 2016




jeudi 10 novembre 2016

Je t'ai écrit



"Gammes", carnet - Photographie de Xavier Lainé, tous droits de reproduction réservés

   Je t’ai écrit des mots de braise
Des mots laves en volcans d’amour

J’ai couru d’oasis en sources
Rageur de ne jamais saisir qu’ombre

Entre deux rives j’ai vu ton visage
En estampe bercée nuancée gris et noir

Forme alanguie à la page de nos soupirs
J’ai dansé d’un pied sur l’autre incertain

Imprimé le voile qui couvrait épaules
De mots insensés au détour du voyage

Né de ce mi-temps de fausse paix
Tu voguais à la dérive de tes continents

Flamme écarlate au petit jour du destin
Tu irais quelque dieu t’accorder pardon

Entre vie et trépas ne savait la distance


Accorder aux sourires la force d’un soupir


Extrait de "Gammes", carnets inédits

© Xavier Lainé, avril 2011, juin-juillet-septembre-novembre 2013, janvier-février-avril-mai-juin-juillet-août 2014, septembre-octobre-novembre 2015, février-novembre 2016




mardi 8 novembre 2016

Etat chronique de poésie 2958





2958

Me voici parvenu à la limite
Demain ne sera pas vide
Il faudra voyager
Vers un ailleurs sans limite
.
Me voici parvenu à la limite
La frontière est devant
J'ai ma tenaille à la main
Pour rompre les barbelés
.
Me voici parvenu à la limite
Une fois sauté la barrière
Me faudra vivre autrement
Au hasard des mots vivant
.
Me voici parvenu à la limite
Où me portaient mes états
Non qu'ils ne seront plus
Ils iront autrement

*

Nous avons parcouru
Une si longue route
Ensemble et séparés
.
Nous avons suivi
Tant de chemins de traverse
Parfois sur des crêtes
Au bord du vertige

*

Tout venait de si loin
Qu'il semblait évident
Parfois de marquer une pause
.
C'était toujours
Pour rebrousser chemin
Revenir sur mes pas
Ecrire encore
Un ultime soupir

*

A l'instant de mettre point final
A l'expérience éteinte
Mes mots vous ouvrent grand
Leurs bras de tendres affections
Ouvrez la porte à d'autres avenirs
.


30 septembre 2016

© Xavier Lainé, octobre 2016, tous droits réservés

lundi 7 novembre 2016

Etat chronique de poésie 2957





2957

A l'antépénultième page
Tu hésites encore
Est-il juste
De mettre un terme
A si long chemin
.
Il faut bien pourtant
Mais ne pas

*

Ne pas imposer point final
Où vont poings tous faits
Les mots et la colère
.
Ne pas inventer ce terme
Ce précipice
Où s'engouffre la culture
Lorsqu'elle est prisonnière
D'une minorité
.
Ils l'a gardent
Les jaloux de leur style
Les verrouillés du porte-feuille
.
Ils portent deuil
Oui
Le vrai jaillit
De ce lapsus
Porte-feuilles
Ne sont que porte-deuil
Dès lors qu'ils regardent de haut
Ce qui n'est pas de leur monde

*

Ce ne sera donc pas
Une crise mutique de plus
Juste un passage
D'un versant à l'autre
.
Ecrire plus encore
Demain qu'aujourd'hui
Mais affranchi des dates
Pour ne rien satisfaire
Aux exigences
Des bourgeoises traditions
.


29 septembre 2016

© Xavier Lainé, octobre 2016, tous droits réservés

dimanche 6 novembre 2016

Etat chronique de poésie 2956





2956

Or voilà qu'approche
Le temps de tirer révérence
Non pour en finir
Mais pour passer
Pour migrer vers d'autres destinées
.
Me voilà au bout de cet état
Qui me conduisait
En cette poésie
Finalement malade
D'être encore assujettie
Aux courants de ce monde
.
On le dit fini
C'est certainement vrai
Et je t'ai entendu
Toi dont je partage le verbe
Annoncer qu'il nous faudrait
Apprendre à parler autrement
.
Mettre un terme à
Ne sera pas mettre un terme
Tirer un trait
Ni brandir un point final

*

Plus que quelque jours
.
J'étais parti de si peu
Lorsque ma plume un jour
Ecrivit en haut d'une page
Cet état particulier
.
Poésie hante toujours
Zone et rode à chaque instant
Je ne sais m'en défaire
Ecrire est mon viatique
.
Plus que quelques jours
.
Je n'en serai pas guéri
Car il n'est aucun remède
A ce sens en éveil
Qui me rend le monde
Et ce qu'il est
Insupportable
.


25 septembre 2016

© Xavier Lainé, octobre 2016, tous droits réservés

samedi 5 novembre 2016

Etat chronique de poésie 2955





2955

Chaque jour je cherche
Une issue une porte
.
Chaque jour attends
Un signe un message
.
Chaque jour passe
Me dis qu'il faut rompre
Rompre la page
Rompre le silence
.
Chaque jour qui passe
Se pose comme couvercle
Sur la boite des rêves

*

Puis vient l'instant
La subtile hésitation
Qui te ferait presque penser
Ne pas avoir largué tes mots
Dans un immense désert
.
Car au fond
Depuis si longtemps
Tu ne fais qu'écrire
Une longue lettre
Puis rentre dans ton repaire
Attendre des réponses
Qui ne viennent jamais
Ou si peu

*


Comme tu ne sais pas
Trouver ici le mode d'emploi
Ta porte se referme
Sur ta plume qui étouffe
.
Lorsque tu auras
Tourné la dernière page
Viendra le temps du vide
Le temps de trouver
Nouveaux horizons
Où déposer ton obole

*

Lorsque crépuscule vient
Sans une ligne sur ton chemin
Tu découvres ton addiction
.


24 septembre 2016

© Xavier Lainé, octobre 2016, tous droits réservés

vendredi 4 novembre 2016

Etat chronique de poésie 2954





2954

Alors je me suis arrêté
J'ai laissé vierges les pages
N'ai plus donné moindre signe de vie
.
J'ai découvert ainsi
Qu'on pouvait rentrer en silence
Sans que nul n'en soit troublé
.
Quel intérêt d'ailleurs
A participer encore
A cette débauche
.
Insanités relayées
A l'infini des ondes
Pour dire ce qu'elles sont
Mais transmises quand même
.
Mots creux
Multipliés
Pour ne rien dire
De cet ignoble monde
.
Jusqu'à la nausée
M'en vais
Vomir chaque jour
Lorsque mes yeux parcourent
Les litanies imbéciles

*

N'ai plus rien à voir
Avec cet absurde débauche
.
Rien à dire
Qui ne coure le risque
D'ajouter à ce tsunami
D'idées suspectes
De tragiques méprises
De savantes démonstrations
Qui n'ont rien à voir
Avec un savoir établi
.
Nous touchons au pires bas-fonds
Plus rien ne tient
Puisque mots sonnent creux
Voire ne veulent plus rien dire
Vidés de tous leurs sens
.


23 septembre 2016

© Xavier Lainé, octobre 2016, tous droits réservés