vendredi 30 décembre 2016

Lettre 7 - Pour la liberté de Asli Erdogan







Je veux me réjouir, chère Asli Erdogan, de cette parenthèse qui te voit libre.
Je veux m’en réjouir et imaginer qu’elle pourrait ne jamais ce refermer.
Ta libération toute provisoire est ce petit éclair, cette petite flamme qui nous prouve qu’ensemble nous pouvons faire plier les pires dictatures. Il faudrait seulement que nous trouvions les mots pour que cet instant fragile ouvre d’autres consciences, favorise enfin les mobilisations nécessaires au changement d’allure de notre monde.
J’ai vu ton visage fatigué sortir de prison. J’ai vu la joie d’avoir traversé cette épreuve abominable et d’en sortir provisoirement libre.
J’étais devant la porte, et si loin en même temps…

Si loin et si proche…

Il me revient, à l’instant de t’écrire, et sachant que mes mots seront retranscrits à la main pour t’être lus, demain, de vive voix ces vers de Maïakovski, dans « Le nuage en pantalon » : 
« Comment osez-vous dire que vous êtes poète
et tout gris, pépier comme une caille !
Aujourd’hui
il faut
avec un casse-tête
fendre le crâne du monde ! »
C’était en 1914, et la guerre ronflait sur des lits de cadavres, déjà, et enflammait le monde…
Elle ne prend pas le même visage partout, bien sûr, désormais… Elle se contente d’ensanglanter quelques zones vouées à la barbarie et se mène de façon plus sournoise, en nos pays aseptisés, par l’extension pandémique du domaine de la misère.
Il y a deux façons de soumettre les peuples : la famine et la guerre. On peut observer ces deux versants simultanément et nos mots lorsqu’ils se font témoins de cette ignoble dérive sont alors accusés de « terrorisme » !

Nous savons bien qu’il est toujours plus commode d’accuser son chien de la rage pour justifier de l’abattre…
Je faisais hier, analysant votre libération, une analogie entre les gouvernants de ce monde (les vôtres comme les nôtres) et l’attitude des fauves qui n’accordent à leur proie que quelques instants de répit avant de poursuivre leur carnage.
Ce que les fauves ne savent pas, c’est que leur proie peut profiter de ce moment pour accumuler assez de forces capables de terrasser les monstres.
Les fauves sont ignorants de la subtilité. Il faut vivre en poète pour commencer à en appréhender l’ouverture. C’est notre force et notre faiblesse : nous n’avons pas d’armes, juste des pensées, des rêves et des mots… Qui ne savent pas toujours se faire vrille pour éveiller les consciences endormies par le petit confort douillet de la sainte consommation, comme par la faim, la soif et la peur de succomber (puisque rien désormais dans les règles internationales ne saurait protéger l’immense majorité des civils).

J’ai admiré ton courage, jeudi, devant ce prétoire qui ne t’était pas acquis. Nous ne sommes, comme tu l’as dit, que des écrivains. Nous n’avons aucune arme juridique pour plaider notre cause, juste cette petite flamme d’humanité à maintenir pour que rien ne se perde de l’espérance.
Je traverserai le passage de l’an et serai par mes pensées à vos côtés, lundi…

Je crois encore en la possibilité d’un triomphe, tout en restant vigilant sur le sommeil des monstres.
Si tel devait être l’issue, je serais ravi de recevoir ici ta liberté consolidée.

Avec toute mon amitié solidaire, bien à toi, à vous tous, y compris celles et ceux qui sont nos ambassadeurs à tes côtés, 

Xavier Lainé

Manosque, 31 décembre 2016



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