vendredi 23 décembre 2016

Lettre 6 - Pour la liberté de Asli Erdogan





J’aurais préféré ne pas, chère Asli Erdogan. Comme Bartleby, comme toutes celles et tous ceux qui vaquent à leurs affaires sans un regard sur vos noms qui disent l’extension du domaine des geôles.
J’aurais préféré ne pas avoir à écrire cette sixième lettre ou, du moins, j’aurais aimé te l’écrire et te la faire parvenir chez toi. Que tu puisses la lire depuis ta table de travail, avec un regard sans barreaux vers le ciel.

Voici qu’ici la folie mercantile frise à l’indécence. On passe les bras chargés d’achats et de victuailles sans voir les mains tremblantes et les moignons rongés par le froid.
Il en est un ici qui saurait entrer dans tes écrits sans difficulté. Il hante de son rire l’esplanade de la poste. Il fut debout, puis avec l’aide de cannes et, pour finir, il est dans un fauteuil. Mais il a toujours gardé son rire, et dit toujours bonjour à tout le monde, sans attendre aucune réponse.
D’autres, chaque samedi, s’alignent dans la rue Grande. Ils tendent leurs mains, suppliant quelque obole au milieu de la foule qui passe…

Viendra-t-on demain nous reprocher de parler de ceux-là qui sont comme un doigt tendu vers l’infâmie de vivre ce temps qui traîne le mot « égalité » dans la boue des démocraties malades ?
Peut-être, puisqu’il semble que dans ton pays, l’Europe regarde mais ne voit pas qu’elle tire déjà le linceul sur nos espérances (ou peut-être voit-elle, consentante…).
D’ailleurs, chez tes voisins grecs, il suffit qu’un gouvernement veuille alléger un tout petit peu son peuple à la peine pour que déjà les oligarques non élus tiennent propos vengeurs.
Il leur faut cette misère, celle qui est lisible dans tes livres, qu’on peut voir désormais partout, sauf à être atteint d’une cécité sélective.

Autrefois il suffisait d’envoyer l’armée ou la police. Désormais c’est devenu inutile : il suffit de montrer à bon escient les morts dans la rue pour ramener les quidams à leur prison sans barreaux.
La misère est un geôlier plus âpre et plus sournois. Et tandis qu’elle parade et mue certains en sombres assassins, ce sont celles et ceux qui dénoncent l’usage et l’abus qui se trouvent enfermés.
La peur est le ferment de toutes les indifférences. Que je dise que lentement nous glissons vers notre négation, voici que les regards changent.
Nous oublions que nul dans l’histoire n’a grandi sans lutter, sans réfléchir ensemble, sans construire hors de toutes les monarchies et autres dictatures, hors les sentiers d’aveugles croyances.
Rien n’a jamais été obtenu en niant le nécessaire apprentissage de devenir toujours plus humains, sans trop savoir ce que ce mot pourrait signifier.

Votre emprisonnement, s’il devait, la semaine prochaine, se traduire par une scandaleuse condamnation à vie, serait le signe, après Alep, que les droits universels de l’homme, dont nos pays sont pourtant signataires, seraient réduits à néant.
Nous entrerions alors dans une longue période de barbarie aveugle comme les homo sapiens savent en entreprendre lorsqu’ils perdent le sens de leur existence.
J’aurais aimé partir, comme d’autres vont le faire, et me tenir debout devant le tribunal où tu seras jugée pour des fautes non commises. Seuls mes mots circuleront qui disent ceci : « Nos mots bout à bout se feront corde de drap blanc ; d’autres seront lime érodant les barreaux ; nos voix, lumières sur le chemin des libertés. »
Quoiqu’il advienne, nous aurons toujours cette nécessaire mission de dire et dénoncer ce qui doit être dit et dénoncé, et nul ne pourra arrêter la circulation de tes livres.
C’est là notre plus intime liberté qu’aucune geôle ne saurait contraindre.

Je garde l’espoir que ma prochaine lettre sera teintée de lumière. Et puisque nous arrivons au solstice d’hiver, je glisse entre mes mots la flamme qui ouvrira les portes et rompra les chaines.

Bien à toi et avec l’assurance de pouvoir t’accueillir un jour, ici.


Xavier Lainé, Manosque, 24 décembre 2016

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