vendredi 16 décembre 2016

Lettre 5- Pour la liberté de Asli Erdogan





Chère Asli,

Je plonge ma plume en ce silence étouffant. La clameur sera-t-elle assez forte, la flamme des mots assez puissantes pour forcer les portes de cet enfer ?
C’est un rêve encore : mais je t’imagine libre nous rejoignant sur la place.
Je n’y serai pas. J’aurais pourtant aimé.
Parfois nous nous mettons nous-même en prison. C’est un peu comme ça que je suis. Seuls mes mots s’évadent. Moi, j’y reste et y demeure, avec la volonté farouche que nul autre ne vive cet enfer sans volonté, cet univers où rien ne parvient sinon l’ombre et le désespoir.

Je rêve depuis toujours d’abolir tous les univers concentrationnaires. Je sais des pays où les cellules demeurent vides, tandis qu’ici, comme chez toi, on manie la condamnation sans frein.
Et à écrire ce que vivent les exclus, nous voici sur la ligne de mire des pouvoirs.
Ils n’aiment pas qu’on dise à quoi ils condamnent nos semblables.
Ils n’aiment pas.
Et pourtant, nous n’avons que nos pages pour dénoncer cette déchéance de toute humanité où l’enfer libéral moderne voudrait nous enfermer.
Huxley frappe à notre porte et la perspective de se trouver sous les feux des projecteurs médiatiques, non pour cultiver notre ego mais pour dire ce que l’écran de fumée cache est déjà ouverture sur le gouffre béant des oubliettes.

On me demande souvent comment je vais. Lorsque je dis que je vais bien mais que j’en ai honte quand tout se détraque autour de moi, je vois bien dans les regards une désapprobation.
Parfois on ose m’affirmer assez crûment qu’il vaudrait mieux faire abstraction.
Mais comment faire abstraction des guerres : de la première, ce conflit social qui vise à marginaliser toujours plus les plus faibles, à toutes les autres qui se traduisent en génocides sans cesse perpétrés tandis qu’à chaque fois nous courrons par les rues en criant « plus jamais ça » !

Il me vient à l’esprit, alors, ces mots de Jean Ferrat :
« On me dit à présent que ces mots n’ont plus court
Qu’il vaut mieux ne chanter que des chansons d’amour
Que le sang sèche vite en entrant dans l’histoire
Et qu’il ne sert à rien de prendre une guitare »
C’est la sempiternelle rengaine qui nous mène toujours plus loin de notre nécessaire humanité.
Ce refrain si commun qu’il finit par engendrer toutes les indifférences on peut passer avec son panier plein devant la misère assise sur le sol glacé sans un soupir.
Moi, je ne peux pas. Tes personnages décrits dans « La ville dont la cape est rouge » ne sont désormais pas cantonnés à ce que les bien-pensant nommèrent le tiers monde. Ils hantent mes jours et mes nuits. Ils sont là à me vriller leur misère au coeur, avec la vrille de mes sentiments d’impuissance.
Alors je poursuis ma route encore avec Ferrat, même s’il n’est plus de mode d’entonner ses chansons :
« Mais qui donc est de taille à pouvoir m’arrêter
L’ombre s’est faite humaine aujourd’hui c’est l’été
Je twisterais les mots s’il fallait les twister 
Pour qu’un jour vos enfants sachent qui vous étiez »

C’était à la mémoire des camps de la Shoah, mais, aujourd’hui, ils prennent une dimension planétaire, les barbelés ont le piquant de la misère noire et de l’éviction de toute vie digne possible, les miradors circulent sur la toile, laissant croire qui veut bien se prêter au jeu que nous serions libres.
Et lorsque nous dénonçons ou décrivons cet enfer moderne, nous voici avec toi devant leurs tribunaux à devoir justifier notre bonne foi.
La tyrannie commence dès lors que la présomption d’innocence est écrasée.

Je t’imagine libre franchissant les portes du prétoire. J’aurais aimé être là, n’y serai qu’à la force des mots. Et si, enfin libre, tu passais par ici, je serais ravi de t’accueillir et d’aller voir en ta compagnie le ciel rougissant de nos aubes d’hiver, et la liberté diaphane des cimes dressées comme un défi à l’horizon de nos rêves.

Cinq semaines que je t’écris sans savoir si mes mots te parviennent vraiment. Je les garde précieusement pour te les offrir lorsque la porte de ta geôle s’ouvrira, par la seule force de notre mobilisation grandissante.

Avec ma plus profonde amitié.


Xavier Lainé, Manosque, 17 décembre 2016

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