vendredi 2 décembre 2016

Lettre 3 - Pour la liberté de Asli Erdogan




Je sais mes deux premières lettres parvenues en Turquie, mais jusqu’à toi ? Peut-être n’en saurai-je jamais rien.
Car le temps se fait long dans ce bâtiment de pierre où sont enfermés tes mots. Ils comptent certainement sur ce mur du temps. Il nous faut résister à son usure.
Deux de tes livres sont désormais ici sur ma table. Sur le deuxième, ton éditeur français a modifié la quatrième de couverture pour tenir compte de ces murs qui te retiennent, qui vous retiennent. Car, si tu es l’emblème de cette ignominie qui s’épanouit aux portes d’Europe sans qu’elle daigne s’en préoccuper, il ne nous faut pas oublier tes amis journalistes qui, comme toi, attendent, en vain, un geste qui ne vient pas.

Ici, nous sommes les témoins médusés des faux débats. Des hommes et des femmes se battent comme des chiffonniers pour devenir grands vizirs et suivre la voie que suivent tous les despotes démocratiquement élus.
Certains annoncent la couleur, d’autres beaucoup moins. D’autres encore tentent de fédérer les insoumis. Mais aucun ne parle de cette tragédie à nos portes, d’Alep en cendre où s’endorment nos derniers rêves, de ces entraves à la démocratie dont tu es une victime éclatante.
On parle d’autre chose, comme si rien de ce que tu endures ne pouvait nous arriver. Et pourtant…

Samedi dernier, j’ai lu, avec ma libraire dressant son oreille attentive. Un homme était dans la librairie avec son fils. Il a abandonné ses recherches pour écouter, lui aussi. Nous avons pu parler un peu, un tout petit peu.
C’était peut-être l’embryon de quelque chose. Tenace, je serai de nouveau à mon poste, ce matin, tes livres à la main. Une journaliste locale nous a contacté, s’est renseignée sur ton sort, et devrait suivre mon acte de présence pour en parler.
Si nous savons les mots, c’est pour les dire, c’est pour dire l’odieux d’un temps où les A. se font si nombreux à baisser la tête sur nos trottoirs gelés, parfois jusqu’à s’affaisser sans même pouvoir raconter ce qui fut leur histoire, que nous n’aurons jamais assez de pages pour leur donner la parole qui manque.

Nous serons d’éternels amputés du coeur tant qu’une seule de ces histoires tombera du haut du cinquième étage pour disparaître dans les geôles d’un temps qui n’a rien compris de ses épreuves passées.
Nous serons les jouets des sinistres qui veillent à réguler nos humeurs, à les diriger vers l’opium des consommations, si nous ne nous élevons pas dès que l’espoir d’un mot et de ses lettres sera trainé dans la boue d’une histoire qui se répète à l’infini.
« Si l’on veut écrire, on doit le faire avec son corps nu et vulnérable sous la peau… » écris-tu.
Si l’on veut écrire avec ce corps nu et vulnérable, il nous faut tremper notre plume dans le sang et les larmes que notre nudité, exposée au froid glacial du silence complice, nous fait verser, juste avant de basculer du toit vers les barbelés.
Nous ne sommes pas prêts à voler, alors nous nous dressons, de plus en plus nombreux, pour que nos corps et nos coeurs nus puissent se tenir chaud, que nos mains munies des pinces coupantes que sont nos mots viennent rompre les barrières qui protègent encore les portes tenues de mains fermes par vos tristes geôliers.

Nous volons du temps pour que le décompte des jours s’arrête, ou qu’il bascule du côté du mot VIE avec ses lettres de feu réunies en bon ordre.
Nous volons du temps dans l’espoir que s’arrête ce cauchemar et qu’enfin les complicités dénoncées, les armes qui tuent la parole, soient vouées à la décharge de l’histoire.
Nous volons du temps pour qu’un jour, dansant sur nos frontières ouvertes, nous puissions festoyer et instaurer le droit d’errer en toute liberté.
Nous volons du temps pour que les barreaux tombent un à un, libérant du même coup corps et paroles, en un joyeux tohu-bohu d’histoires emmêlées.

Dans l’espérance que mes mots allègent tes tourments et avec toute mon amitié solidaire.

Xavier Lainé

Manosque (04-France), le 3 décembre 2016

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