vendredi 18 novembre 2016

Lettre 1 - Pour la liberté d'Asli Erdogan




« Quand Michelle est en marche, elle tient tête au monde entier » écrivais-tu dans Le Mandarin miraculeux.
C’est donc avec elle que je me mets en chemin.
Il serait si long, celui qui me conduirait, de ma demeure au bord des Alpes aux portes de la prison où défunte démocratie te tient au secret !
Je serais bien allé rejoindre celles et ceux qui se tiennent déjà devant les murs qui se sont refermés sur nos rêves. Je n’ai pas d’autre solution que d’aller te rendre visite par les mots, me glisser ainsi, peut-être, si tes gardiens laissent filtrer ma parole, entre ces iniques barreaux d’un temps que nous aurions tous souhaité révolu.

Mais peut-être ta mise au secret, ainsi que l’enfermement des centaines d’écrivains et journalistes est-il le signe que ces temps là touchent à leur fin et que le corps agonisant de ce vieux monde se raidit une dernière fois avant d’expirer.
Je préfère regarder ainsi les choses pour ne pas demeurer toujours au sombre où les petits dictateurs aiment nous voir réduits.

Je viens avec mes mots. Je tente de les rassembler sur les pentes de mon pays où la neige fait sa première apparition. Je vais les mener plus bas pour un hivernage, puisque de tous côtés montent les fumées d’une saison froide pour celles et ceux qui dorment sur les trottoirs.
Je viens avec mes mots, sans doute si maladroits qu’ils ne franchiront pas le seuil d’une censure qui vise à faire taire les livres.
Ils ne savent pas, les pauvres, que nul n’a jamais pu imposer silence aux pensées, qu’elles sont phénix renaissant toujours des cendres de toutes les guerres, de toutes les dictatures.

Ici nous n’en sommes qu’à la sensure. Je pique le mot à mon ami Bernard Noël. Elle est une blessure légère, mais nous devrions voir que, sauf ta libération et celle de toutes celles et tous ceux qui croupissent en ces geôles d’infamie, le glissement sémantique d’une lettre pourrait s’étendre et contaminer toute l’Europe.

Je ne te connaissais pas avant que les barreaux se referment sur ton ciel. Faut-il que je remercie tes bourreaux de m’avoir ouvert à ta plume ? Je n’irai pas jusque là. Peut-être aurait-il été préférable qu’aucun de tes livres ne fasse irruption aussi brutale dans mon univers de mots et de rêves.
Mais puisque désormais tu es là, dans l’ombre de la pièce où ce matin je t’écris, comme je le ferai chaque semaine jusqu’à ta libération, je vais chaque jour te lire un peu plus. Ce sera comme le signe de cette liberté que tu vas retrouver, que nous construirons toutes et tous sans limite de frontières.
Puisque nos mots ne connaissent pas les barbelés et les douanes. Ils ont cette liberté extraordinaire de nous conduire bien au-delà du silence complice entretenu sur la mise à mort d’une démocratie, devant notre porte.

Dans l’espoir que ma lettre ne reste pas poste restante, et pour éviter qu’elle tombe dans l’oubli, je m’en vais de ce pas la rendre publique, avant même qu’elle te parvienne.
Ce sera juste avant que j’aille sur la place publique lire quelques extraits de tes ouvrages. Ce sera jour de marché et tes mots vont résonner dans les ruelles, tenant à distance l’hiver qui nous guette.

Bien à toi, et en te remerciant de nous avoir ouvert les yeux sur ce qui nous attend, si toutefois tes juges poursuivaient leur outrage.
Amicalement.

Xavier Lainé


Manosque (04, France), le 19 novembre 2016

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire