vendredi 30 mai 2014

Etat chronique de poésie 2214



2214

Me voilà si démuni, à l’instant d’éteindre les feux, sans même qu’une minute ne vienne bercer mes mots. Vaine course, consommation et re-consommation, histoire d’être comme toutes et tous, quand mon désir serait de fuir.
La page laissée vierge, je tend à la noircir quand même, puisque le soir s’en vient et que je sais les mots si prompts à venir troubler mon fragile sommeil.

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Quelle journée donc qui voit un enfant perdu, venir au monde d’une famille, neuf ans après sa naissance. Qui sommes-nous pour t’accueillir, toi qui si petit fut déjà dans une indicible révolte.
Abandonné sur cette route, tu ne savais rien de ce qui adviendrait. Ce fut un si long chemin que de t’accueillir et t’entendre dire «Maman» et «Papa».
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Je me souviens de ce temps où les mots s’absentaient de ton univers. Nous avions du, par la force des choses, t’interdire le premier. Alors tu te taisais, tu ne disais rien, tu serrais tes petits poings très fort, tu crispais tes petits pieds, et tu dormais, ultime refuge pour le déserteur que tu étais. Plus tard, bien avant qu’une phrase ne soit prononcée, tu te mis à dessiner et peindre et ta peinture rayonnait de mille couleurs dont tu tapissais nos murs.
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Je me souviens et ne me souviens pas.  Je me souviens de ta résistance à poser ta tête sur mon épaule. Je me souviens du jour où tu découvris ce plaisir là, si fugace, si tendre.
Je me souviens que, de ce jour, tu te mis à nous regarder au lieu de plonger dans ton sommeil refuge. Quelque chose avait changé qu’il était impossible de dire, puisque nul ne nous croyait.

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Me voilà si démuni, à l’heure étoilée, si seul devant ma page.
Peu à peu je dévoile un état chronique bien pire que celui contenu entre les mots.
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Que vaut une vie qui ne ferait rien pour ses semblables ?
Oserais-je même me regarder dans la glace si ta tête ne s’était jamais déposée ?
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Je fus pourtant de ces pères absent. Je dois avouer avoir fuis, pour ne plus souffrir.
Vous qui désormais m’ignorez, enfants d’un lit perdu, j’entendais vos cris et vos rires chaque nuit, et vos pas dans ma chambre qui venaient me tirer d’un sommeil trop fragile.
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Je fus d’intense compagnie, en ces temps qu’il s’agissait de changer, une rose et un drapeau à la main, sur des places de Bastille depuis longtemps défaites.
Je fus d’intense compagnie lorsque virulent je prenais la défense du pauvre et de l’orphelin, à grandes diatribes sur la place publique.
Lorsque je fus à mon tour, pauvre et délaissé, plus personne ne vint frapper à ma porte.
Les amis de la veille détournaient leur regard. Et la nuit s’arrêtait sur vos pas de fantômes, mes enfants perdus.
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Je fus de cette espèce brisée, bien avant que quiconque ne dénonce la déchéance harcelante.
Je suis toujours de cette espèce là, si lentement reconstruite sur les ruines fumantes d’un monde rêvé. Je suis et ne suis plus. Je n’attends rien. Je tente une ultime pirouette avant le dernier tour de piste.
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2 mai 2014

© Xavier Lainé, mai 2014, tous droits réservés

1 commentaire:

  1. un texte si émouvant ....triste et beau .. de beau sincère et qui vient du coeur

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